Bataille autour des centrales d'achats européennes
Numéros de page :
pp.6-11
Poussée par la concentration du secteur en France, la structuration des centrales d’achats européennes évolue autour de trois grandes superstructures, suscitant l’inquiétude des industriels. Concordis, la plus récente, a été créée le 7 juillet par Carrefour et Coopérative U, rejoints en août par RTG International (Netto, Tegut, Globus en Allemagne). Cette alliance vise à réduire l’écart de prix avec l’Allemagne, où les prix sont plus bas, et représente plus de 34% de part de marché cumulée en France. Les dirigeants de Carrefour et U se sont fixés un objectif de 3 points de gains sur les achats, alors qu’habituellement, doubler la taille d’une centrale permet d’espérer 1 à 2 points d’amélioration tarifaire.
Le rapport Bonaccini sur les pratiques commerciales déloyales des centrales d’achats européennes a été adopté par le Parlement européen, ouvrant la voie à une révision du règlement de 2019 pour 2026. Entre 40 et 50 multinationales négocient avec ces eurocentrales, et 40 à 50% de leur chiffre d’affaires en produits de grande consommation (PGC) y sont traités. Les négociations commerciales, qui débutent le 1er décembre, se déroulent dans un contexte renouvelé avec la création de deux nouvelles centrales : Vasco International Trading (Colruyt, Superunie, Coop Suisse) en avril, et Concordis en juillet. Malgré un léger recul des prix alimentaires, la consommation reste faible, poussant les distributeurs à chercher de nouveaux leviers de relance.
E. Leclerc, associé à Rewe et Ahold Delhaize dans Eurèlec, à Coopernic pour les services et à Coopelec pour les datas, souligne la difficulté de s’allier à des concurrents sur un même marché. Intermarché, Auchan et Casino se sont alliés au sein d’Aura Retail, cumulant près de 30% de part de marché en France, et ont adhéré à Everest et Epie, dirigées par Gianluigi Ferrari. Vasco International Trading, créée en avril, négocie également les achats auprès des multinationales. Toutes ces structures cherchent à comparer les produits entre pays pour comprendre les écarts de prix et obtenir les meilleures conditions auprès des 40 à 50 multinationales partenaires.
La montée du discount (Action, Normal) et la concurrence des plateformes chinoises expliquent ce regain d’intérêt pour les eurocentrales. Les distributeurs français, qui réalisent les deux tiers de leur chiffre d’affaires PGC avec les multinationales, cherchent à survivre face à la pression sur les prix. Philippe Palazzi, DG de Casino, affirme que les conditions se sont améliorées depuis l’intégration à Aura, et prévoit de mutualiser la production de certaines MDD avec Intermarché, tout en continuant d’acheter en France auprès de 1 400 ETI et PME via AMC.
Les industriels critiquent le manque de transparence des eurocentrales, l’absence de liste publique des entreprises concernées, et le fait qu’elles n’offrent pas de débouchés supplémentaires pour les produits fabriqués en France. Selon Gwenn Van Ooteghem (Intermarché, Netto), il existe des organisations spécifiques pour les 15 000 à 20 000 industriels hors multinationales : les TPE-PME sont traitées localement, les ETI par des acheteurs communs, et les multinationales par Everest, qui négocie aussi pour Edeka, Picnic et Jumbo. Dominique Chargé (La Coopération agricole) dénonce le manque de clarté et de transparence, craignant une baisse des prix généralisée.
Les distributeurs affirment que les conditions négociées avec Everest sont répercutées en France et que les flux sont transparents. Les centrales couvrent 90% des achats en France, mais aucune étude n’a mesuré l’impact réel sur les prix. L’Autorité de la concurrence reste vigilante.
Gianluigi Ferrari, dirigeant d’Everest et Epie, explique que la clé du succès des eurocentrales réside dans une gouvernance claire, une discipline collective et une solidarité dans les décisions, chaque partenaire ayant la même quote-part et le même droit de vote. Les sièges sont situés dans des villes européennes pour des raisons de praticité et de langue, et il réfute toute optimisation fiscale, affirmant que 100% des impôts sont payés dans les pays d’origine.
Epie propose des services à valeur ajoutée pour les industriels, comme des mises en avant ou des promotions, facturés uniquement lorsqu’ils sont réalisés dans tous les pays concernés. Everest et Epie ne négocient qu’avec de grandes multinationales, excluant TPE, PME et coopératives françaises. Ferrari insiste sur la transparence des activités et la conformité aux règles de concurrence, avec un code de conduite validé par avocat et partagé avec les autorités. Il affirme n’avoir jamais eu de problème avec les autorités françaises ou européennes.
Les gains à l’achat obtenus par Everest et Epie bénéficient directement aux enseignes, sans dégager de résultat propre. La rentabilité des distributeurs reste faible (2 à 3%), contre 15 à 20% pour les vingt premières multinationales, et certains distributeurs ont connu la faillite. Les contrats sont rédigés selon le droit néerlandais, avec des annexes pour chaque pays, intégrant les exigences de la loi Egalim pour la France. Ferrari affirme respecter la sanctuarisation de la matière première agricole (MPA) si la part est clairement indiquée par la multinationale, mais constate que 85% des fournisseurs ne jouent pas la transparence.
La date butoir française pour les négociations est jugée contraignante, car elle concentre les discussions sur une courte période, alors que les lois diffèrent selon les pays. Ferrari préfère anticiper en demandant les conditions dès septembre, mais souhaiterait pouvoir négocier tout au long de l’année. Il rejette les critiques sur les méthodes de négociation (30-60-90), expliquant qu’il privilégie des échanges constructifs et des accords rapides, et que la majorité des conflits récents concernent des arrêts de livraison par les industriels.
En résumé, la recomposition des eurocentrales vise à renforcer le pouvoir de négociation des distributeurs face aux multinationales, dans un contexte de forte pression sur les prix et de mutation du secteur. Les critiques portent sur la transparence, l’impact sur les industriels français et le respect des législations nationales, tandis que les distributeurs défendent la légitimité et la conformité de ces structures, arguant de leur rôle dans la lutte contre l’inflation et la préservation de la compétitivité.
