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Pour une économie du climat et de la biodiversité

Numéros de page :
pp.21-36
La crise climatique impose un changement de paradigme économique : la finalité n’est plus l’abondance des biens et services, mais la résilience. L’abondance de ressources fossiles (charbon, pétrole, gaz) est à l’origine de l’accumulation de gaz à effet de serre, perturbant les systèmes de régulation naturels (climat, ozone, cycle de l’azote, biodiversité), pour lesquels il n’existe pas de substitut. La transition écologique doit s’articuler autour de deux axes : la sortie du carbone fossile et la préservation du carbone vivant (celui produit par les végétaux). Les leviers d’action incluent la transformation des pratiques agricoles et forestières (agroécologie) et la préservation des puits de carbone terrestres et océaniques. La nouvelle édition du livre « Carbone fossile, carbone vivant » de Christian de Perthuis, à paraître en avril 2026, intègre des développements sur les métaux critiques de la transition énergétique, revisite la notion de neutralité carbone (Net Zero Emission, NZE) et développe le concept d’économie de la résilience. La structure du livre reste en six chapitres, mais avec des intitulés modifiés, et le sous-titre devient « Une économie du climat et de la biodiversité ». L’approche économique traditionnelle, centrée sur la gestion de la rareté, doit être remplacée par une économie qui introduit de la rareté pour limiter les émissions de carbone fossile et réinvestit dans l’abondance du vivant. Ni les coûts du trop-plein de carbone fossile, ni les bénéfices de l’abondance du vivant ne sont intégrés dans la comptabilité économique actuelle. Nicholas Georgescu-Roegen, dès les années 1970, a établi le lien entre économie et biosphère, et Kate Raworth a ajouté la dimension d’équité : l’économie doit respecter les limites planétaires tout en assurant les besoins essentiels de la population. Le réchauffement climatique pose un problème aigu d’équité : il frappe plus durement les populations des pays pauvres, qui y ont peu contribué, que celles des pays riches, principales responsables. Selon Lucas Chancel, l’inégalité à l’intérieur des pays est devenue plus discriminante, malgré la réduction des inégalités entre pays. Réduire les inégalités sans changer les modes de consommation et de production accélère les émissions de gaz à effet de serre. Une « transition juste » repose sur trois composantes : redistribution des richesses pour maintenir les consommations d’énergie et de biens alimentaires entre plafonds écologiques et planchers de subsistance ; réallocation des flux de capitaux pour accélérer la croissance des pays moins avancés sans passer par la case fossile ; accélération des politiques d’adaptation au changement climatique. Deux instruments clés sont la tarification carbone redistribuée pour le carbone fossile et les paiements pour services écosystémiques pour le carbone vivant. Le backlash climatique aux États-Unis et en Europe remet en cause la dynamique de sortie du carbone fossile. Aux États-Unis, la stratégie trumpienne vise à restaurer une abondance d’énergie fossile à bas coût, démantelant les soutiens aux renouvelables et à l’électrification. En 2025, les États-Unis représentent 13 % des émissions mondiales de carbone fossile. L’Europe, déstabilisée, recule sur certains objectifs (fin des ventes de véhicules thermiques en 2035, politiques agricoles) et subit une entreprise de détricotage du Pacte vert européen. À la COP de Belém (2025), l’Union européenne n’a pas su combler le vide laissé par le retrait américain. Le Sud global, désormais à l’origine des trois quarts des émissions de carbone fossile, devient l’acteur central de la trajectoire mondiale. La Chine, acteur pivot, atteint son pic d’émissions à 8 tonnes de CO2 par habitant en 2025 (États-Unis : 21 tonnes en 2025 ; Union européenne : 11 tonnes en 1979). La Chine, fournisseur dominant des équipements de la transition énergétique, redirige ses ventes vers le Sud global, accélérant l’investissement bas-carbone. L’Inde stabilise les émissions du secteur électrique grâce au solaire et pourrait atteindre son pic d’émissions à 3-4 tonnes de CO2 par habitant. En 2025, la proportion de véhicules électriques vendus est plus élevée au Vietnam ou en Thaïlande qu’en Union européenne ; le Pakistan se couvre de panneaux photovoltaïques. Le livre distingue deux groupes de pays : le G18 (grands producteurs/exportateurs d’énergie fossile, où la transition est coûteuse à court terme) et les pays moins avancés, où la baisse du coût des renouvelables promet une accélération économique sans passer par les fossiles. L’Europe, dépendante des importations d’énergie fossile (plusieurs centaines de milliards d’euros par an), doit accélérer la transition bas-carbone pour reconquérir sa souveraineté économique. La dépendance aux équipements chinois n’est pas comparable à celle aux énergies fossiles : un cargo de modules photovoltaïques équivaut à 50 méthaniers de gaz ou 100 cargos de charbon en énergie produite. L’économie bas-carbone est plus capitalistique, et des coentreprises avec des acteurs chinois pourraient accélérer la transition. Le nucléaire, selon l’AIE, pourrait retrouver en 2050 la place qu’il occupait à la fin des années 1990 dans le mix énergétique mondial. En Chine, le nucléaire fournit 4 % de l’électricité en 2025. Le nucléaire reste un appoint, car il est plus coûteux, plus long à déployer et pose des problèmes de sécurité et de déchets. Les petits réacteurs modulaires n’ont pas encore prouvé leur capacité à réduire les coûts. Le carbone vivant joue un rôle essentiel : les plantes et algues retirent le CO2 de l’atmosphère via la photosynthèse, formant des puits de carbone terrestres et océaniques. Les rejets de carbone fossile représentent 70 % des émissions mondiales, ceux liés au cycle du carbone vivant un quart. Les principales sources sont l’agriculture (méthane, protoxyde d’azote) et la déforestation. Pour stabiliser le stock de gaz à effet de serre, il faut transformer les systèmes agricoles et alimentaires et renforcer les puits de carbone naturels, qui absorbent chaque année un peu plus de la moitié des émissions anthropiques de CO2. La transformation des systèmes agricoles et alimentaires est cruciale : selon la FAO et le GIEC, le contenu de nos assiettes est à l’origine d’un tiers des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Cela inclut les émissions agricoles, la déforestation, les émissions fossiles des chaînes agroalimentaires et les gaz fluorés. Côté demande, il faut évoluer vers des modèles alimentaires plus sobres en produits issus de l’élevage des ruminants et en produits ultratransformés. La suralimentation cause désormais plus de victimes que la sous-alimentation. Un kilogramme de lentilles nécessite 10 fois moins de ressources pour la même quantité de protéines que la viande de bœuf ou de mouton. Végétaliser l’alimentation lutte à la fois contre la suralimentation et la faim, qui a progressé ces 10 dernières années après trois décennies de recul. Côté offre, l’agroécologie, qui utilise la diversité du vivant, est la révolution agricole à venir. Elle requiert plus de travail mais moins de capital et d’intrants matériels, ce qui facilite sa diffusion dans les pays du Sud. Elle est aussi plus efficace face aux impacts du changement climatique et transforme les systèmes agricoles en puits de carbone. La capacité de séquestration du CO2 par les puits de carbone naturels est affaiblie par des facteurs anthropiques et des rétroactions climatiques (sécheresses, incendies, espèces invasives, etc.). La déforestation, principale atteinte anthropique, a reculé en Amazonie brésilienne et en Asie-Pacifique, mais pas dans le bassin du Congo. Les forêts tempérées peuvent être renforcées par des pratiques sylvicoles diversifiées et résilientes. La protection des zones humides, comme le Pantanal, est un levier sous-estimé. L’océan, premier réservoir de carbone de la planète, est un angle mort de l’action climatique : aucun pays n’est redevable de ses impacts sur l’océan dans les COP. Le puits océanique est affaibli par la surpêche, les déchets (plastiques), la hausse de température et la perte de biodiversité (blanchiment des coraux). Le krill antarctique, menacé par la surpêche et le réchauffement, séquestre autant de carbone que tous les herbiers marins, marais salés et mangroves réunis. Le chalutage des fonds marins rejette plus d’une gigatonne de CO2 par an dans l’atmosphère. Les solutions techno-solutionnistes (fusion nucléaire, viande cellulaire, avions à hydrogène, géo-ingénierie) ne suffiront pas à elles seules. Les projections ont sous-estimé la baisse du coût du photovoltaïque, due aux économies d’échelle. Les techniques de capture du CO2 (captage direct, ensemencement de l’océan, biochar, etc.) pourraient servir d’appoint, mais leurs bénéfices sont incertains et moindres que ceux de la protection des puits naturels. L’intelligence artificielle, par exemple, accroît aujourd’hui la consommation énergétique. En Europe, les priorités pour les 10 prochaines années sont : mobiliser l’épargne pour investir dans la transition bas-carbone, anticiper et financer les reconversions économiques liées au désinvestissement des activités fossiles, proposer un nouveau pacte aux agriculteurs en renforçant leur résilience face au changement climatique, et gérer stratégiquement le système des quotas de CO2. La tarification carbone doit être accompagnée d’une redistribution ciblée pour ne pas aggraver les inégalités et d’un ajustement carbone aux frontières pour préserver la compétitivité. L’Europe ne doit pas se présenter en leader climatique, mais agir concrètement. Le prélèvement carbone à la frontière doit être en partie redistribué aux pays moins avancés et accompagné d’une coalition internationale pour élargir la tarification carbone. Face à l’offensive américaine contre les sciences du climat, l’Europe doit mobiliser ses ressources et s’organiser en réseau avec les chercheurs américains pour défendre les faits sci