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Crise de l'élevage : comment stopper l'hémorragie

Numéros de page :
pp.32-37
Le nombre d’élevages en France diminue de 3,5% par an, avec la moitié des exploitants de 2020 qui seront partis à la retraite en 2030. Actuellement, pour deux éleveurs qui s’installent, trois partent à la retraite. Le cheptel bovin a perdu 1 million de vaches en huit ans, et le cheptel total compte 16,4 millions de vaches, soit une perte de 2,8 millions en dix ans. Les vaches laitières sont principalement situées au nord de la Loire, avec cinq départements concentrant 23% des vaches allaitantes : Saône-et-Loire, Allier, Creuse, Cantal et Aveyron. Le cheptel porcin s’élève à 11,6 millions de porcs en 2024, dont 800 000 truies, soit une baisse de 12,8% en dix ans. Près des trois quarts du cheptel porcin sont concentrés dans trois régions de la façade Atlantique : la Bretagne (55,3%), les Pays de la Loire (11,4%) et la Nouvelle-Aquitaine (6,9%). Les ovins français comptent 6,6 millions de têtes en 2024, en recul de 7,8% en dix ans. Le cheptel caprin est stable à plus de 1,3 million de têtes. Le nombre de poulets atteint près de 144 millions en 2024, en hausse de 5,6% sur un an, avec la Bretagne (28%) et les Pays de la Loire (25%) concentrant plus de la moitié des effectifs. Les poules pondeuses sont 49,2 millions en 2024, en recul de 1,7% sur un an. La crise de l’élevage est aggravée par des maladies comme la dermatose nodulaire contagieuse, qui a empêché la présence de vaches au Salon international de l’agriculture pour la première fois en plus de soixante ans, et la grippe aviaire qui a entraîné l’abattage de millions de volailles depuis 2015. Les éleveurs de porcs subissent régulièrement des baisses de cours, avec une chute de plus de 10% attendue en 2025. La France risque de ne plus être autosuffisante en produits laitiers et en viande dès 2030, selon Jean-Louis Peyraud (Inrae). La rémunération des éleveurs est en chute libre : en Bretagne, le solde disponible pour l’exploitant a baissé de 45% entre 2022 et 2023, et les exploitations affichent un solde négatif de 20%. L’élevage industriel est critiqué pour ses émissions de gaz à effet de serre, la pollution de l’eau, de l’air et des sols, et les atteintes au bien-être animal. L’intensification de l’élevage a conduit à une baisse du nombre d’éleveurs mais pas du cheptel, les exploitations s’étant agrandies : dans les années 1970, une ferme comptait en moyenne 30 bovins, contre 150 vaches laitières aujourd’hui. Un autre modèle subsiste, celui de la polyculture-élevage, qui combine cultures végétales et production animale, favorise la biodiversité, protège les ressources en eau et les sols, et maintient les prairies, haies et zones humides. Ces exploitations à taille humaine mobilisent plus d’emplois que les grandes cultures. Le nombre de fermes en polyculture-élevage diminue de 3,3% par an, faute de rentabilité. Les collectivités territoriales jouent un rôle crucial en proposant des rémunérations incitatives pour les services environnementaux rendus par les éleveurs et en soutenant les petits exploitants. Les régions, gestionnaires du Fonds européen agricole pour le développement rural (Feader), cofinancent les aides à l’installation et à l’investissement des nouveaux éleveurs. Les aides sont conditionnées à l’adaptation au changement climatique et aux performances environnementales, ainsi qu’au respect du bien-être animal, ce qui engendre des coûts supplémentaires. Des dispositifs de soutien financier existent, comme Agriboost 40+ dans les Pays de la Loire (prêt à taux zéro pour les exploitants de 41 à 58 ans) ou une prime de remplacement de 3 500 euros sur trois ans dans le pays des Abers. Cependant, l’impact de ces soutiens sur la transition écologique reste limité par rapport aux intérêts économiques des agriculteurs. Les collectivités structurent aussi des filières courtes et durables, comme l’agence de l’eau Rhin-Meuse qui finance des cultures à bas niveau d’intrants chimiques. Le syndicat des eaux et de l’assainissement Alsace-Moselle (SDEA, 744 communes, 1,08 million d’habitants) a aidé la coopérative Alsace Lait à acquérir un camion collecteur à deux cuves pour séparer le lait conventionnel du lait de pâturage. Une cinquantaine d’agriculteurs se sont engagés dans cette filière, créant 1 000 hectares de nouvelles prairies. La disparition d’outils comme les abattoirs pose problème : la ville d’Alès a injecté 10 millions d’euros dans son abattoir en trente ans, puis a créé une société d’économie mixte pour sa gestion, et a mis en place un bail emphytéotique pour permettre sa réouverture après une faillite. La protection du foncier agricole est essentielle pour le renouvellement des générations et l’installation de nouveaux agriculteurs. La loi « Trace », adoptée par le Sénat en mars 2025, remet en cause les objectifs du zéro artificialisation nette (ZAN). À Porto-Vecchio, 200 hectares ont été bétonnés entre 2010 et 2020, dont 85% pour des résidences secondaires. La communauté de communes du Sud Corse (7 communes, 21 780 habitants) a acquis une cinquantaine d’hectares pour installer un éleveur caprin et participe à une étude pour construire un nouvel abattoir. Les collectivités peuvent sanctuariser le foncier agricole via les zonages des plans locaux d’urbanisme, la préemption par les Safer, ou la création de zones agricoles protégées (ZAP) et de périmètres de protection des espaces agricoles et périurbains (Paen). La Loire-Atlantique a ainsi protégé plus de 34 000 hectares depuis 2013. Dans la Manche (496 980 habitants), qui détient le plus grand nombre de vaches laitières (plus de 230 000 têtes), les surfaces de prairies permanentes ont reculé de 1,89% entre 2018 et 2025, et 2 000 km de haies ont disparu en vingt ans. Un plan « bocage » de 4 millions d’euros sur cinq ans a été lancé pour préserver les haies et soutenir la filière bois-énergie locale, alimentant une vingtaine de chaufferies dans les collèges. La restauration collective est un levier important : en 2022, 73% de la viande bovine servie était française. La SPL Papillote et Compagnie, créée par 29 communes d’Angers Loire Métropole (308 810 habitants), structure des filières locales, comme celle du « bœuf des vallées angevines », réunissant 13 éleveurs qui pâturent dans les zones humides, protégeant ainsi la biodiversité. La préservation des races régionales est stratégique : selon l’Inrae, 80 races locales sur 179 pourraient disparaître. Par exemple, la vache maroillaise, qui comptait 35 000 têtes en 1910, a disparu. Les collectivités peuvent soutenir la création d’outils collectifs de transformation et réserver du foncier pour les éleveurs de races locales. Dans les Hauts-de-France, 800 hectares de terrains publics sont pâturés par des races locales, au bénéfice de 45 éleveurs. Des guides pratiques, comme « La Besace de la commune pastorale » élaboré par Alès Agglo, facilitent l’installation de bergers et la gestion du pastoralisme, avec des ateliers de formation et des diagnostics pastoraux financés à 100%. Quatorze communes et une vingtaine d’élus y ont participé. Enfin, la question de la valorisation des produits locaux à forte valeur ajoutée, la structuration de filières courtes, la préservation de la biodiversité génétique et la protection du foncier agricole sont identifiées comme des enjeux majeurs pour l’avenir de l’élevage français.