Éloge du papier à l’heure du déluge numérique
Numéros de page :
pp.1, 12-13
L’individualisation des messages médiatiques, permise par l’extraction et l’analyse des données personnelles, a remplacé les anciennes méthodes de ciblage grossier des audiences, comme la « ménagère de moins de 50 ans » des années 1990. Les algorithmes déterminent désormais ce que chaque utilisateur doit voir, lire ou entendre pour maximiser son temps de connexion, fragmentant l’information en bribes et déconnectant la collecte de données des conditions nécessaires à la compréhension : lenteur, continuité, réflexion. Ce morcellement affecte l’ensemble des temps sociaux.
Face à la surabondance d’informations, les réactions humaines rappellent celles du XVIe siècle, lors de l’explosion éditoriale due à l’imprimerie. Érasme, en 1525, déplorait déjà la prolifération de livres « stupides, ignorants, malveillants, calomnieux », estimant que leur nombre nuisait à l’apprentissage. Jean Calvin et Adrien Baillet partageaient cette inquiétude, ce dernier craignant que la multiplication des livres ne plonge l’avenir dans la barbarie. Entre le début du XVIe et la fin du XVIIIe siècle, le nombre de titres publiés à Londres a été multiplié par 150. Les savants ont alors répondu par l’organisation méthodique du savoir : almanachs, anthologies, encyclopédies, bibliographies, index.
Au XXIe siècle, le marché ne cherche plus à organiser le chaos, mais à accélérer l’absorption de l’information par des techniques de gavage automatisé. Les plateformes et réseaux sociaux proposent la lecture accélérée (×1,5 ou ×2), multipliant la consommation de contenus et d’annonces. Des services comme Power Reader, Spreeder, Outread, Speed Reader, ReadQuick, Reedy promettent de tripler la vitesse de lecture, tandis que SmartNews et Inshorts résument l’actualité en quelques dizaines de mots. Le marché répond au « trop » par le « encore plus », rendant tout texte long suspect d’entraver la continuité de l’attention.
Les « éditeurs de contenus » privilégient la quantité, les titres accrocheurs, les « points à retenir », et l’adaptation au rythme des chaînes d’information continue et des réseaux sociaux. L’information algorithmique transforme insidieusement la ligne éditoriale, comme l’a montré une étude sur la chaîne Brut (828 vidéos analysées entre novembre 2016 et mai 2019). Les thèmes « société » y ont augmenté, tandis que les sujets « économie » ont diminué. Les questions environnementales ont été traitées 219 fois sur 828, souvent sous l’angle des comportements individuels, alors que les mouvements sociaux n’ont inspiré que 15 sujets (dont 11 sur les « gilets jaunes »). La personnalisation, qui génère un fort « taux d’engagement », est passée de 1 % des sujets fin 2016 à plus de 49 % au printemps 2019. Les médias écrits subissent aussi cette pression, embauchant des « animateurs de communautés » pour enrichir les plateformes.
