Bernard Bensaïd, groupe Avec : “ Je me trouve plongé dans une véritable chasse aux sorcières ”
Numéros de page :
pp.11-12
Après une carrière universitaire à Sciences Po, Bernard Bensaïd s’est tourné en 2000 vers l’entreprise pour soutenir des sociétés en difficulté, notamment dans le tourisme, la dépendance et la santé. Entre 2005 et 2015, le secteur touristique français a connu presque une faillite par jour. Entre 2010 et 2020, le secteur de la dépendance a enregistré près d’une défaillance par semaine, et le secteur de la santé a connu près d’une faillite par mois sur la même période. Pour répondre à la crise du médico-social, il a fondé le groupe Avec, basé sur un modèle horizontal intégrant santé et dépendance, permettant une prise en charge continue des patients du domicile à l’Ehpad, de la ville à l’hôpital, avec pour objectif la qualité des soins et la rationalisation des coûts par la suppression des actes redondants.
Le groupe Avec s’est constitué par l’acquisition de 60 entreprises en difficulté en 25 ans, soit environ une reprise tous les quatre mois. Initialement axé sur des structures de petite et moyenne taille, le groupe a ensuite racheté des entités plus importantes, comme le Groupement hospitalier mutualiste (GHM) de Grenoble, représentant près d’un quart de l’offre de soins de l’Isère. Le groupe repose sur cinq piliers : un modèle intégré associant hôpitaux et Ehpad, un statut de groupe à mission réinvestissant tous les bénéfices (aucun dividende versé, capital familial détenu à 90 % par Bensaïd et la mère de ses enfants), la mutualisation des ressources humaines et financières, la diversité organisationnelle (privé lucratif, associations, mutuelles), et un fort investissement dans le numérique avec une filiale (avec.fr) employant plus de 50 ingénieurs.
Avant la pandémie de Covid-19, le groupe affichait un chiffre d’affaires de 650 millions d’euros et un Ebitda de 20 millions d’euros. La crise sanitaire a provoqué des surcoûts et des pertes importantes en 2020 et 2021, en raison des tensions hospitalières, de l’arrêt des admissions et des confinements dans les Ehpad, et de la fermeture des hôtels. Le groupe n’a obtenu que 42 millions d’euros de prêts garantis par l’État, alors qu’il aurait dû recevoir plus de 100 millions selon les critères standards, ce qui a entraîné un sous-financement et de lourdes difficultés financières. Cette situation a été aggravée par la prudence des banques vis-à-vis du modèle de reprise d’entreprises en difficulté et par la crise médiatique liée à l’affaire Orpea, qui a eu des répercussions négatives sur tout le secteur.
Le groupe Avec publie chaque mois environ 3 000 offres d’emploi sur son site et propose à ses collaborateurs un parcours professionnel avec formation continue et mobilité interne. La crise du Covid a permis une hausse de rémunération des soignants proche de 25 %. Bensaïd estime que la pérennité du système de santé passe par moins de soignants, mais mieux formés et mieux payés, les ratios de personnel en France étant trop élevés par rapport à d’autres pays européens. Il insiste sur la nécessité de mutualiser les ressources pour réduire les risques, augmenter les moyens financiers, favoriser l’innovation et l’attractivité des talents.
Bensaïd se défend des accusations de “prédateur” lors de reprises d’établissements en difficulté, expliquant que les repreneurs font face à de nombreuses oppositions (anciens dirigeants, fournisseurs, concurrents, État, collectivités). Le médico-social est financé à 30 % par les Agences régionales de santé et à 20 % par les départements, ce qui en fait un secteur très politique.
Mis en examen en janvier 2023 pour prise illégale d’intérêts et détournement de fonds publics, Bensaïd dénonce une “chasse aux sorcières” orchestrée par le maire de Grenoble, Éric Piolle, pour prendre le contrôle du GHM. Il affirme que l’accusation de mission de service public est infondée, n’ayant jamais signé de contrat dédié ni consacré son activité exclusivement à cette mission. Toutes ses actions ont été validées par commissaires aux comptes, assemblées générales et cabinets d’avocats. Au GHM, le groupe a enregistré un bénéfice de 20 millions d’euros sur 2020, 2021 et 2022. Depuis la nomination d’administrateurs provisoires en 2023, l’établissement a enregistré une perte de 20 millions d’euros sur 2023, 2024 et 2025. Cette faillite devrait coûter entre 20 et 30 millions d’euros à l’Agence régionale de santé et entraîner au moins 100 licenciements.
Après la vente ou la fermeture des établissements les plus déficitaires, le groupe Avec évolue désormais sur un périmètre d’environ 400 millions d’euros de chiffre d’affaires, avec un résultat opérationnel positif de 20 millions d’euros et une trésorerie disponible d’environ 30 millions d’euros. Un plan de redressement a été présenté au tribunal de Bobigny, mais refusé pour des motifs jugés inacceptables, le juge-commissaire ayant sollicité des filiales pour voter contre, ce qui est interdit. En appel, le groupe demande l’homologation du plan pour protéger l’emploi, sauvegarder le groupe et payer une large partie des dettes. Bensaïd attribue une grande part des difficultés financières à sa mise en examen, toujours pas jugée après près de trois ans.
Bernard Bensaïd, né en 1961 à Casablanca, est diplômé de Polytechnique et de l’Ensae, docteur en sciences économiques, agrégé du supérieur, ancien professeur à Sciences Po Lille. Il a fondé Directgestion (devenu DocteGestio en 2005, puis Groupe Avec en 2021), gérant maisons de retraite, cliniques, résidences et hôpitaux privés, associatifs ou mutualistes. Le groupe, qui a connu des difficultés économiques et un redressement judiciaire, emploie environ 9 000 salariés dans 200 établissements. En 2025, Bensaïd a quitté ses fonctions opérationnelles, cédant la gouvernance à une équipe indépendante, tout en restant actionnaire majoritaire.
