Sénégal. Le système Pastef à l’épreuve
Numéros de page :
pp.149-185
Depuis les élections législatives de novembre 2024, le parti Pastef (Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité) détient une large majorité à l’Assemblée nationale, avec 130 sièges sur 165. Cette victoire, couplée à celle de Bassirou Diomaye Faye à la présidentielle (plus de 54 % des voix dès le premier tour en avril 2024), a permis au tandem Diomaye-Sonko de gouverner avec une grande latitude, mais aussi de faire face à de nombreux défis politiques, économiques et sociaux.
Des tensions sont apparues au sein de la coalition « Diomaye Président », notamment après le remplacement d’Aida Mbodj par Aminata Touré à la tête de la coalition, une décision du président Faye qui a provoqué un vif désaccord avec le Premier ministre Ousmane Sonko et le bureau politique de Pastef. Ce conflit a mis en lumière la rivalité entre les deux têtes de l’exécutif, le parti rappelant que sans son soutien, le pouvoir du président serait fragilisé. D’autres alliés, comme le ministre de l’Environnement Abdourahmane Diouf, ont publiquement critiqué l’approche jugée punitive de Sonko, appelant à éviter une « justice des vainqueurs » et à préserver le vivre-ensemble.
La gouvernance de Sonko est également affectée par l’affaire de la « dette cachée », révélée en septembre 2024 et désormais évaluée à 132 % du PIB selon le FMI. Cette dette, héritée de l’administration Macky Sall, a entraîné la suspension du programme d’aide budgétaire du FMI, la dégradation de la note du Sénégal par Moody’s et Standard & Poor’s, et une crise de liquidité qui oblige le pays à s’endetter à des taux plus élevés dans la sous-région. Les négociations avec le FMI pour un nouveau programme n’ont pas abouti, notamment en raison du refus de Dakar de lever les subventions sur l’énergie, une condition exigée par l’institution.
Face à ces difficultés, le gouvernement a lancé un Plan de redressement économique et social (Pres), évalué à 5 667 milliards de F CFA, et a demandé des « sacrifices » à la population, promettant que les responsables de la dette seraient poursuivis. Plusieurs anciens ministres de Macky Sall, dont Mansour Faye, ont été arrêtés puis libérés sous contrôle judiciaire, tandis que d’autres, comme Amadou Sall et Madiambal Diagne, sont recherchés par la justice. Des arrestations de journalistes ont également eu lieu, suscitant des critiques sur la liberté de la presse.
La situation économique est tendue : le déficit budgétaire avoisine 14 %, la dette publique atteint près de 119 % du PIB à fin 2024, et la croissance prévue pour 2025 est de 8,4 %. Les recettes de l’État sont affectées par la baisse des investissements et la hausse des dépenses courantes, notamment pour le paiement des salaires et des bourses étudiantes. Le gouvernement a instauré de nouvelles taxes, dont une sur le mobile money et les jeux de hasard, ce qui alimente le mécontentement populaire face à la vie chère et à l’augmentation du prix de l’électricité.
Le secteur portuaire, avec le Port autonome de Dakar (PAD), a connu une croissance de 16 % du trafic total sur les neuf premiers mois de 2025, atteignant 7,6 millions de tonnes. Les exportations nationales ont progressé de 39 % (2,3 Mt), tandis que les importations ont reculé de 5 % (3,8 Mt). Le trafic de transit avec le Mali a augmenté de 2 % (656 000 tonnes). Le PAD a lancé un plan de repositionnement 2025-2029, axé sur la gouvernance, la modernisation, la valorisation du foncier et le développement du capital humain. Parmi les grands projets figurent le Port multifonctions de Ndayane (mise en service prévue en 2028, investissement de 286 milliards de F CFA pour la première phase et 122 milliards pour la seconde), le port minéralier de Bargny Sendou (290,94 milliards de F CFA) et la zone industrialo-portuaire (planification jusqu’en 2047).
Le Train express régional (TER), symbole de la modernité de Dakar, traverse une crise financière : le coût de la première phase a atteint 788 milliards de F CFA (au lieu de 568 milliards prévus), et les recettes de billetterie sont très inférieures aux coûts d’exploitation. Sur 22 rames, 5 sont hors service. Les retards de paiement de l’État ont provoqué des tensions avec les sous-traitants et retardé la phase 2 (Diamniadio-AIBD), dont la mise en service est prévue pour 2026, mais reste incertaine. Le financement des phases suivantes dépendra de partenariats public-privé, avec des besoins estimés à plus de 1,5 milliard de dollars pour le tronçon Dakar-Thiès et plus de 5 milliards pour un éventuel corridor Dakar-Bamako.
Le secteur bancaire est en mutation : la Banque nationale pour le développement économique (BNDE), détenue à 94,82 % par l’État, a vu son bilan passer de 556 à 703 milliards de F CFA entre 2023 et 2024 (+26,4 %), et vise à devenir un acteur clé du financement du développement avec son plan stratégique ENVOL 2025-2029. La Banque islamique du Sénégal (BIS), troisième banque du pays, a injecté plus de 110 milliards de F CFA dans l’économie en 2024 et vise à tripler ses financements aux MPME pour atteindre 350 millions de dollars sur cinq ans, avec un accent sur les femmes entrepreneures.
Le secteur agroalimentaire est illustré par la réussite de la Laiterie du Berger, qui, avec un chiffre d’affaires de 25 milliards de F CFA en 2024 et une production de 27 000 tonnes de produits laitiers, s’apprête à ouvrir une seconde usine à Sandiara (capacité de 30 000 tonnes/an, investissement de 12 milliards de F CFA). L’entreprise travaille avec 3 400 exploitations et collecte 3,5 millions de litres de lait par an, mais le secteur reste dominé par le lait en poudre importé, moins cher que le lait local. Des mesures fiscales sont demandées pour soutenir la filière nationale.
Dans le secteur industriel, SENICO S.A., filiale du groupe CITAF, a investi 91 millions d’euros en six ans, dispose de 10 unités de production, emploie plus de 1 500 personnes et réalise un chiffre d’affaires de plus de 250 millions d’euros, avec une présence dans 20 pays. L’entreprise met l’accent sur la formation, la RSE et la réduction de son empreinte carbone.
Le secteur du numérique et de la fintech est marqué par l’essor de Wave, première licorne d’Afrique francophone, qui a révolutionné les paiements mobiles, l’épargne et l’inclusion financière, avec des millions d’utilisateurs actifs et des partenariats dans le transport urbain (BRT), le sport (Basketball Africa League) et l’innovation (GITEX, Dakar Slush’d). Wave a également lancé une carte de paiement internationale et des initiatives pour l’autonomisation des femmes.
La société sénégalaise reste marquée par la persistance du système des castes, notamment en milieu rural et dans la région de Tambacounda, où les tensions entre familles nobles et castées perdurent, affectant l’accès à la terre, au pouvoir local et aux mariages. Malgré l’islamisation et la modernisation, ces pratiques restent un sujet tabou et un facteur de discrimination sociale.
Sur le plan politique, l’opposition, affaiblie par les défaites électorales et les poursuites judiciaires contre ses membres, tente de se remobiliser face aux difficultés économiques et à la lenteur des réformes promises par Pastef. Les manifestations contre la vie chère et pour la justice se multiplient, mais la capacité de l’opposition à s’unir et à peser lors des municipales de 2027 reste incertaine.
La diaspora sénégalaise, qui a envoyé près de 2,9 milliards de dollars au pays en 2023 (9,4 % du PIB), a répondu massivement à l’appel du gouvernement pour les « diaspora bonds », avec un taux de couverture de plus de 150 % (plus de 450 milliards de F CFA collectés pour un objectif initial de 300 milliards). Toutefois, une partie de la diaspora exprime son impatience face à la lenteur des réformes et à la dégradation du pouvoir d’achat.
Le secteur de la mode et du luxe sénégalais connaît un rayonnement international, avec des marques comme Tongoro (créée par Sarah Diouf), dont les créations ont été portées par Beyoncé, et Solo Studios (Nogaye Diop), qui séduit une clientèle américaine et africaine. D’autres maisons, comme So’Fatoo, Algueye Dakar ou Néné Yaya, s’imposent sur les marchés régionaux et internationaux, valorisant le savoir-faire local.
Enfin, le Parti socialiste, ex-parti unique fondé par Léopold Sédar Senghor, est en déclin, ne comptant plus qu’un seul député en 2024, après avoir été absorbé par la coalition Benno Bokk Yakaar de Macky Sall. Le parti est en crise de leadership et tente de se réinventer face à la montée de Pastef et à la demande de renouvellement politique.
Sur le plan mémoriel, la réalisatrice Amina N’Diaye Leclerc sort un long-métrage sur son père, Valdiodio N’Diaye, ministre sacrifié par Senghor lors de la crise politique de 1962, rappelant les enjeux de souveraineté et d’indépendance qui résonnent encore dans le Sénégal contemporain.
En résumé, le Sénégal traverse une période de transition marquée par des tensions politiques internes, une crise économique aggravée par la dette cachée, des réformes structurelles ambitieuses mais difficiles à mettre en œuvre, une société en mutation, et une volonté affirmée de souveraineté et de développement endogène, tout en restant ouvert aux investissements étrangers et à l’innovation.
