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BOAD. La banque de développement en mode disruption

Numéros de page :
pp.126-132
En 2020, Serge Ekué, alors directeur général de Natixis pour le Royaume-Uni, est nommé à la tête de la Banque Ouest-Africaine de Développement (BOAD) à la demande de Patrice Talon. Il met rapidement en place un plan stratégique 2021-2025 baptisé « Djoliba », visant à transformer la BOAD en une banque de référence pour l’intégration et la transformation de l’Afrique de l’Ouest. Sous sa direction, la BOAD multiplie les innovations et réalise plusieurs premières sur le continent. Le 9 octobre, la BOAD réalise un emprunt obligataire de 1 milliard d’euros avec une maturité de quinze ans, la plus longue jamais obtenue par une banque de développement africaine. Serge Ekué parvient également à doubler les fonds propres de la BOAD sans diluer l’actionnariat, en limitant l’impact sur les finances publiques des États actionnaires. Initialement, il était question d’une augmentation du capital social de 10 %, jugée insuffisante face aux besoins de financement de la zone UEMOA. La BOAD est détenue à 46,6 % par les huit États membres de l’UEMOA et à 46,6 % par la BCEAO, le reste revenant à des actionnaires non régionaux (Allemagne, BAD, Banque européenne d’investissement, France, Inde, Chine, Maroc). L’augmentation de capital s’effectue en plusieurs étapes : d’abord, les actionnaires de catégorie A augmentent leur souscription de 50 %, soit près de 850 millions d’euros (555 milliards de F CFA), financés par un prêt concessionnel de 400 millions d’euros de la Banque arabe pour le développement économique en Afrique (Badea). Ensuite, la BOAD ouvre son capital à de nouveaux actionnaires, la Badea acquérant 1,20 % des parts pour 30 millions de dollars. Pour compléter le doublement du capital, la BOAD émet de la dette « super-subordonnée », un instrument financier inédit pour une banque de développement africaine. La Badea souscrit la première à hauteur de 100 millions de dollars en décembre 2023, suivie par la banque de développement de la Ligue arabe (100 millions d’euros via la Cassa depositi e prestiti italienne) en août 2024. En février 2025, la BOAD boucle l’opération avec une émission de 500 millions de dollars en obligations hybrides durables. Malgré ces succès, en avril 2024, Fitch Ratings abaisse la perspective de la note de crédit BBB de la BOAD de stable à négative, invoquant la situation défavorable de la Guinée-Bissau (5 % du portefeuille de crédits) en pleine restructuration de sa dette, et les retards de paiement du Niger (10 % du portefeuille) après le coup d’État de 2023. La sous-région a connu cinq coups d’État depuis le début du mandat de Serge Ekué, et le Burkina Faso, le Mali et le Niger représentent environ 30 % du portefeuille de prêts de la BOAD. L’affaire de la « dette cachée » au Sénégal fait également peser un risque de restructuration sur la deuxième économie de la zone, dont une partie de la dette est détenue par la BOAD. Pour rassurer les marchés et les agences de notation, la BOAD souscrit depuis 2023 à plusieurs polices d’assurance-crédit auprès d’assureurs notés entre A- et AA-, couvrant environ 700 millions d’euros, soit 15 % de son portefeuille global de prêts. Elle décide aussi de titriser une partie de ses créances. Un an après la dégradation de sa note, Fitch Ratings rétablit la perspective stable de la BOAD. Le plan Djoliba visait 5 milliards d’euros de nouveaux engagements sur cinq ans ; à la fin de l’année, le total atteindra près de 6 milliards d’euros. La BOAD revendique la création de 1 million d’emplois, le financement de 710 mégawatts de puissance électrique, la production de 213 000 tonnes de riz, la fourniture de 317 000 mètres cubes d’eau potable par jour, et l’irrigation de 60 000 hectares de terres agricoles. L’objectif de financer 13 000 km de routes n’a pas été atteint, en raison d’une ambition jugée trop élevée et des tensions sécuritaires au Sahel. Le nouveau plan stratégique 2026-2031, à dévoiler en janvier, prévoit des ajustements et une hausse des ambitions. Aux cinq secteurs clés du plan Djoliba (infrastructures, agriculture, énergie, logement et tourisme, santé et éducation) s’ajoutera une verticale consacrée à l’intelligence artificielle, et le secteur de l’énergie sera renforcé. Le recours à la « finance climat » sera systématisé et irrigera l’essentiel des secteurs d’intervention. La BOAD entend aussi renforcer le financement du secteur privé, appelé à assumer une part croissante des investissements dans les infrastructures via des partenariats public-privé, compte tenu des ratios de dette sur PIB très élevés des États membres. La BOAD prévoit de créer un nouveau véhicule de financement, en plus de BOAD-Titrisation, pour répondre aux besoins spécifiques de certains secteurs. Elle vise une nouvelle hausse des engagements, avec un objectif de 1,8 milliard d’euros par an. Pour améliorer son bilan et son profil de crédit, la BOAD continuera la titrisation et l’assurance-crédit, sans nouvel appel à ses actionnaires pour renforcer les fonds propres. Un indice composite, corrélé aux performances de la banque et coté en Bourse, sera créé pour permettre aux investisseurs d’acheter des titres BOAD sans modifier la structure de l’actionnariat. Si la banque performe, une partie de la performance sera reversée à l’investisseur en échange de capitaux propres, une première pour une banque de développement.