Objectif Maroc
Numéros de page :
pp.92-124
Préparatifs intenses au Maroc pour la Coupe d’Afrique des Nations (CAN) 2025, prévue du 21 décembre 2025 au 18 janvier 2026, qui servira de répétition générale avant la coorganisation de la Coupe du monde 2030 avec l’Espagne et le Portugal. Le pays, qui n’avait plus accueilli la CAN depuis 1988, mobilise 9 stades répartis dans 6 villes (Rabat, Tanger, Marrakech, Casablanca, Agadir, Fès), pour 52 matchs sur 29 jours, avec 24 équipes participantes. Des centaines de milliers de visiteurs sont attendus, et la Confédération africaine de football (CAF) prévoit des milliards de vues à travers le monde.
Les projections estiment jusqu’à 1 million d’entrées supplémentaires de visiteurs par rapport à 2024 (année où le Maroc a enregistré un record de 17,4 millions d’entrées), et près de 12 milliards de dirhams (1,1 milliard d’euros) de recettes additionnelles, principalement dans le tourisme, l’hôtellerie et les transports. Depuis les Assises nationales du sport de Skhirat en 2015, le Maroc a investi massivement dans le football : 65 millions de dollars pour l’Académie Mohammed-VI et plus de 14 milliards de dirhams (1,25 milliard d’euros) pour les infrastructures et la rénovation des stades.
Le pays a connu une montée en puissance sportive : retour en Coupe du monde en 2018, demi-finale historique au Qatar en 2022, médaille de bronze olympique à Paris 2024, titre mondial U-20 en 2025. Le stade Hassan-II de Casablanca, qui sera le plus grand du monde (livraison prévue en 2028), est en construction pour le Mondial 2030.
La CAN 2025 est un test grandeur nature pour jauger les infrastructures sportives, de transport, d’hébergement et la capacité du pays à gérer un événement d’envergure planétaire, tant sur le plan logistique que sécuritaire. Le Maroc a bâti ou rénové ses stades à un rythme record, redessiné ses villes et ravivé un sentiment de fierté nationale, mais la modernisation rapide révèle aussi la persistance d’un Maroc à deux vitesses. Le mouvement GenZ212, né en septembre, a mis en lumière la colère d’une jeunesse qui se sent exclue de cette réussite.
L’organisation de la billetterie a été un défi : l’appel d’offres déposé en juillet n’a été validé qu’à la mi-août, la plateforme était prête fin septembre, mais le lancement a été repoussé pour intégrer l’application Yalla (obligatoire pour créer un Fan ID et assister aux matchs). Fin octobre, 250 000 tickets avaient été vendus dans 74 pays, avec la France en tête hors Afrique. Les matchs Maroc-Algérie se sont écoulés en moins de deux heures ; ouverture, finale et plusieurs demi-finales sont sold out. Les billets vont de 100 dirhams (9,20 euros) à 900 dirhams pour la finale, avec une offre VIP à 53 000 dirhams (4 870 euros) la place.
Le dispositif de billetterie, associant Secutix (Suisse), Wetix (France), Orange Business Services et la société marocaine Wanaut, lie chaque billet à un Fan ID nominatif et à un siège numéroté, avec un plafond de quatre achats par personne. Une IA traite les réclamations en moins de 24 heures. Le paiement est inclusif : cartes bancaires marocaines et internationales, et Cash+ pour les non-bancarisés.
Des incertitudes subsistent sur l’accès aux infrastructures et la circulation, notamment dans les villes où les stades sont au cœur de l’agglomération. À Rabat, le stade Prince-Moulay-Abdellah (69 000 places) accueillera cérémonies d’ouverture et de clôture, ainsi que tous les matchs de la sélection nationale. La sécurité est assurée par la DGSN, avec brigades dédiées, vidéoprotection, drones, unités cynotechniques, et participation au programme Stadia d’Interpol.
Les cérémonies d’ouverture et de clôture, ainsi que les fan zones, sont confiées à des agences événementielles marocaines reconnues. De grands artistes sont pressentis (Gims, RedOne), et un ballet de VIP est attendu dès l’ouverture.
Le football est devenu un instrument de soft power et de diplomatie sportive, avec une stratégie impulsée par le roi Mohammed VI depuis les Assises nationales du sport de 2008. L’Académie Mohammed VI de Football, inaugurée en 2009, s’étend sur 18 hectares et comprend hébergement, salles de cours, installations médico-sportives et terrains. Elle a formé plusieurs générations de joueurs, dont quatre membres de l’équipe victorieuse de la Coupe du monde U20 au Chili en 2025.
Le Maroc siège désormais dans les organes décisionnels des institutions sportives africaines et internationales. Fouzi Lekjaa, président de la FRMF, est 1er vice-président de la CAF et membre du Conseil de la FIFA. Les sélections marocaines (seniors, U17, U20, football féminin, futsal) brillent sur la scène internationale : demi-finale de la Coupe du monde 2022, médaille de bronze olympique 2024, victoire en Coupe du monde U20 en 2025, finaliste de la CAN féminine en 2022 et 2025, 8e de finale de la Coupe du monde féminine 2023.
La stratégie de développement du football s’appuie sur la modernisation des infrastructures, la formation et détection précoce des talents, la gouvernance transparente, et la promotion de la diplomatie sportive. Les clubs professionnels ont été restructurés, la Botola professionnalisée, et la Ligue nationale de football féminin créée en 2019. Le budget annuel du football féminin a été multiplié par six (60 millions de dirhams). Un revenu minimum est garanti pour les joueuses (environ 320 euros/mois en D1, 240 euros/mois en D2).
Le football amateur est en plein essor, avec plus d’une centaine de clubs amateurs en compétition chaque saison. Les écoles de football sont nombreuses, accueillant les enfants dès 4 ans.
La CAN 2025 introduit une nouveauté : chaque sélection disposera de son propre hôtel cinq étoiles et site d’entraînement, soit 24 camps de base attribués par tirage au sort. Aucun stade ne sera utilisé pour deux matchs consécutifs le même jour. Les hôtels retenus incluent Four Seasons Marrakech, Dawliz Art & Spa Rabat, Fairmont Marrakech, Marriott Rabat, Hyatt Taghazout Bay Agadir, The Ritz-Carlton Rabat, Park Hyatt Marrakech, Hilton Taghazout, Radisson Blu Casablanca, Sofitel Tour Blanche Casablanca, Complexe Mohammed-VI Salé, Fairmont Tazi Palace Tanger, La Tour Hassan Palace Rabat, Conrad Arzana Rabat, Hôtel Le Casablanca, Selman Marrakech, etc.
À Rabat, 4 stades (Moulay-Abdellah, Moulay-Hassan, olympique, El-Barid) totalisent 130 000 sièges et accueilleront 19 des 52 matchs, dont l’ouverture et la finale. La ville a été transformée : stades démolis et reconstruits, nouvelles voiries, rocades, transports publics modernisés (tramway, réseau Busway de 45 km), hôtels pris d’assaut (objectif de 20 000 lits d’ici 2026). Plus de 5 000 supporters algériens sont attendus, ainsi que de nombreux Tunisiens, Maliens, Burkinabè, Congolais.
La CAF a lancé un appel d’offres pour la création de fan zones dans les six villes hôtes, avec diffusion en direct, musique, restauration, spectacles, animations de midi à 1h du matin.
Les visages clés de l’organisation incluent Samson Adamu (directeur des compétitions de la CAF), Siaka Tiéné (coordinateur général des compétitions de la CAF), Fouzi Lekjaa (président de la FRMF, vice-président de la CAF, membre du Conseil de la FIFA, ministre délégué au Budget), Mouad Hajji (coordinateur général de la FRMF, ex-secrétaire général de la CAF), Mohamed El Yaacoubi (wali de la région Rabat-Salé-Kénitra), Younes Tazi (wali de la région Tanger-Tétouan-Al Hoceima), Youssef Belqasmi (président de la Sonarges, responsable de la rénovation des stades), Zaki Narjisse (créateur de l’application Yalla), Ayoub Koutar (DG de Wanaut, billetterie officielle).
Le secteur privé est aussi mobilisé : Sonasid (sidérurgie) a vu son résultat net progresser de 359 % au premier semestre 2025, avec un chiffre d’affaires de 3,05 milliards de dirhams (+25 %). LafargeHolcim Maroc (ciment) a vu son résultat net consolidé bondir de 18 % en 2024, avec des revenus de 2,11 milliards de dirhams au premier semestre 2025 (+16,8 %). Le secteur hôtelier, via Experienciah (filiale d’Al Mada), gère 22 établissements. Tractafric Motors (filiale d’Al Mada) fournira plus de 720 bus Yutong pour la CAN.
Les enjeux de la CAN 2025 sont multiples : organisationnels (accueil des équipes, touristes, sponsors, médias), sécuritaires (risques de terrorisme, d’ingérences étrangères, de désinformation), politiques (pression de la jeunesse, attentes en matière de justice sociale), économiques (retombées estimées à près de 1,5 milliard de dirhams – 137,7 millions d’euros – en recettes touristiques supplémentaires). La Coupe du monde 2030 représentera un investissement de 5 milliards de dollars pour la partie marocaine.
Le Maroc s’impose comme la locomotive du football africain, mais doit gérer les tensions internes (inégalités, chômage des jeunes, mouvement GenZ212) et externes (jalousies, rivalités, notamment avec l’Algérie). Le sport est vu comme un accélérateur d’aménagement du territoire et de développement, mais la tolérance sociale à ces investissements dépendra des retombées concrètes pour la population.
Enfin, la stratégie marocaine inspire d’autres pays africains (Rwanda, Côte d’Ivoire, RDC, Sénégal, Afrique du Sud, Tanzanie, Ouganda, Kenya, Algérie), qui investissent à leur tour dans la diplomatie sportive. Le Maroc, fort de ses succès sportifs et organisationnels, vise à consolider sa place de leader continental et à faire du football un moteur de développement et de rayonnement international.
