General Electric en Angola. Chronique d'un scandale à 1,1 milliard de dollar
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pp.26-34
En 2017, l’Angola signe avec la société Aenergy, proche de la famille de l’ex-président José Eduardo dos Santos, un mégacontrat énergétique de 1,1 milliard de dollars, financé par une facilité de crédit de GE Capital sur sept ans à un taux de 7,5 %. Ce contrat, structuré en treize volets, prévoit la vente de huit turbines TM2500 General Electric (GE), équipements et maintenance, GE étant à la fois fournisseur (via GE Power) et financier (via GE Capital). GE vend en réalité douze turbines à Aenergy pour 320 millions de dollars, misant sur la capacité de son intermédiaire, Ricardo Machado, à les revendre à l’État angolais.
Ricardo Machado, dirigeant d’Aenergy, est un Portugais ayant fait l’objet d’enquêtes pour faux et usage de faux au Portugal, soupçonné de détournement d’actifs et de fausses notes de frais. Malgré ces antécédents, connus de GE, il devient partenaire exclusif de GE Power en Angola, au Cameroun et au Mozambique dès 2016. Ce choix va à l’encontre de la politique interne de GE, qui interdit normalement toute relation d’affaires avec des tiers ayant des antécédents judiciaires, sauf validation exceptionnelle.
Le contrat est crucial pour GE, dont la division énergie traverse une crise majeure : entre 2016 et 2018, l’action GE chute de 75 % à la Bourse de New York, et en décembre 2017, le groupe annonce 12 000 licenciements dans sa branche énergie. Les ventes de turbines à gaz s’effondrent, passant d’une centaine par an à seulement quarante en 2016. L’Angola devient alors la priorité de GE en Afrique.
Pour accélérer la finalisation du contrat, le PDG de GE, Jeffrey Immelt, se rend à Luanda en février 2017 et rencontre le président dos Santos. Un accord est trouvé sur la ligne de crédit de 1,1 milliard de dollars. Selon l’enquêteur américain Timothy McCann, Machado aurait versé à Tchizé dos Santos, fille du président, l’équivalent de 28 millions de dollars début 2017 pour protéger ses activités en Angola.
Le 5 juillet 2017, un décret présidentiel autorise la signature de la ligne de crédit. Le 23 juillet, le contrat est signé pour 1,1 milliard de dollars, incluant la livraison de huit turbines. Cependant, GE a déjà vendu douze turbines à Aenergy, qui ne parvient à en revendre que huit à l’État angolais. Les quatre restantes, d’une valeur supérieure à 120 millions de dollars, restent invendues.
Des surfacturations massives sont constatées dans les contrats : dans celui du 31 mars 2017, le transport de sept turbines est facturé 28 millions de dollars par GE Power, alors qu’un expert estime le coût réel à 300 000 dollars. Un autre contrat du 2 juin 2017 facture 8 millions de dollars pour le transport de deux turbines, coût réel estimé à 80 000 dollars.
En août 2017, Joao Lourenço est élu président et lance une campagne anticorruption. Le ministre de l’Énergie, Joao Baptista Borges, découvre que quatre turbines non souhaitées ont été acquises par l’Angola sans qu’il en ait été informé, et sans qu’elles aient été livrées. Prodel et Ende, entreprises publiques angolaises, refusent d’acheter ces quatre turbines supplémentaires. Des documents falsifiés et antidatés, signés par Aenergy et censés émaner de Prodel et Ende, sont alors produits pour attester d’une commande fictive.
Fin décembre 2017, le ministère des Finances angolais valide le paiement de 643 millions de dollars, correspondant à 55 % du contrat, pour les prestations réellement exécutées (huit turbines livrées). GE Capital, cependant, réaffecte la ligne de crédit et paie directement GE Power pour la totalité des douze turbines, contournant Aenergy et les instructions officielles du ministère. L’Angola, pensant n’avoir payé que huit turbines, ignore avoir réglé les quatre supplémentaires.
En décembre 2018, lors d’une réunion au ministère de l’Énergie, le subterfuge est découvert : les quatre turbines ont été payées à l’insu de l’État et n’ont jamais été livrées. Ricardo Machado quitte précipitamment le pays. En août 2019, Joao Lourenço annule le contrat par décret présidentiel. Le 9 décembre 2019, le tribunal de Luanda ordonne la saisie des quatre turbines en possession d’Aenergy.
S’ensuit une longue bataille judiciaire. Aenergy attaque GE et l’Angola devant plusieurs juridictions (Royaume-Uni, États-Unis, Cirdi). Aux États-Unis, la plainte d’Aenergy est rejetée en mai 2021, puis en appel en avril 2022. Une action à Washington DC est rejetée en juin 2023, décision confirmée en décembre 2024. En novembre 2023, Ricardo Machado conclut un accord amiable avec GE, mettant fin aux poursuites, mais les modalités restent confidentielles. L’arbitrage contre l’Angola se poursuit devant le Cirdi depuis mars 2024.
Aux États-Unis, Wilson da Costa, directeur général de GE Angola et également citoyen américain, est condamné à sept ans de prison en 2025 pour fraude électronique et usurpation d’identité aggravée, en lien avec les fausses lettres de Prodel et Ende. Selon le jugement, il a reçu des millions de dollars en pots-de-vin de la part de Machado. Da Costa, incarcéré, se dit victime de GE et de Machado.
Ricardo Machado, rentré au Portugal, acquiert en 2024 la plus grande propriété fortifiée du pays (7 300 hectares dans la Beira Baixa) et diversifie ses activités, mais sa société Gesticopter est perquisitionnée en mai 2025 dans une enquête sur des marchés publics d’hélicoptères anti-incendie. Il est le beau-frère du ministre de la Présidence, Antonio Leitão Amaro.
GE, de son côté, s’est réorganisé en trois entités indépendantes (GE Vernova, GE Healthcare, GE Aerospace) entre 2023 et 2024. GE Vernova, dirigée par Scott Strazik, a vu sa valorisation quadrupler pour atteindre près de 175 milliards de dollars en 2025, et poursuit ses activités en Afrique.
Sous la direction du ministre Joao Baptista Borges, l’Angola a triplé sa production électrique, passant de 2 400 MW en 2015 à 6 200 MW en 2023, les douze turbines représentant environ 300 MW. L’affaire a révélé de graves failles structurelles et une corruption systémique au sein du régime de dos Santos. Huit ans après, la fortune de Ricardo Machado et les zones d’ombre du mégacontrat continuent de susciter des interrogations sur la collusion entre intérêts d’État et intérêts privés.
