Sciences humaines : Court toujours
Numéros de page :
pp.36-39
Depuis 2019, onze collections d’essais et documents au format court ont été lancées en France, avec 210 ouvrages publiés à fin octobre 2025. Ces textes, d’une longueur comprise entre 50 et 150 pages et proposés à des prix allant de 2,50 à 11,50 euros, se situent entre l’article et l’essai traditionnel. Ils visent à renouer avec la tradition du pamphlet engagé du XVIIIe siècle et à démocratiser l’accès au savoir, en rendant la pensée plus accessible et en répondant à la fois à la problématique du pouvoir d’achat et à l’économie de l’attention. Les maisons d’édition mettent en avant la dimension politique et militante de ces formats, cherchant à nourrir le débat public, à réaffirmer la capacité des sciences sociales à dire le monde, et à offrir des arguments rapides à lire grâce à une grande réactivité éditoriale. Parmi les collections notables figurent « Tracts » (Gallimard, février 2019), « Imprimés d’AOC » (décembre 2020), « Résistance » (Payot, octobre 2024), « Permis de déconstruire » (La Meute, mars 2025), « Placards & libelles » (Le Cerf, dernière parution en 2022), « Brèches » (Armand Colin, octobre 2025), « Pensée libre » (Fayard, octobre 2025), « Libelle » (Le Seuil, janvier 2022), « Amorce » (10-18, mars 2022, dernière parution en 2024), « L’art d’avoir toujours raison… sur tout » (Le Rocher, novembre 2023), « ALT » (La Martinière Jeunesse, 2026), et « Une autre histoire de… » (Éditions du commun, 2026). Ces formats courts séduisent un large public : plus de 2 444 340 exemplaires ont été vendus tous titres confondus selon GFK. La meilleure vente du secteur est Résister de Salomé Saqué (« Résistance », Payot, 2024), avec plus de 366 000 exemplaires écoulés. Suivent De la démocratie en pandémie de Barbara Stiegler (2021) et Le goût du vrai d’Étienne Klein (2020), tous deux publiés dans « Tracts » (Gallimard), avec respectivement plus de 103 000 et 89 000 exemplaires vendus. Ces chiffres témoignent du regain d’intérêt pour le pamphlet et les formes courtes dans le paysage éditorial. Les éditeurs soulignent que ces formats courts permettent à de nouveaux publics de se sentir légitimes à lire des ouvrages estampillés sciences humaines et sociales, et servent souvent de porte d’entrée vers d’autres titres sur le même thème. Les collections cherchent aussi à mettre en lumière des pratiques populaires oubliées par l’histoire officielle. Parallèlement, le marché de la nouvelle et des formes courtes connaît une vitalité discrète mais réelle, principalement portée par des maisons indépendantes. Autrefois très populaire en France, la nouvelle a été marginalisée, notamment à cause de son association avec le modèle de la nouvelle à chute de Maupassant et de sa prédominance dans les recueils, souvent boudés par les lecteurs. Le roman reste l’objet littéraire dominant, reléguant la nouvelle à une place secondaire, avec peu de visibilité en librairie et dans la presse culturelle, et un désintérêt des grandes maisons d’édition. Malgré cette marginalisation, la forme courte n’est pas moribonde. Elle s’épanouit dans les marges, grâce à la diversité de ses formes (portraits, scènes, contes, billets) et à une pratique vivace, notamment dans les ateliers d’écriture qui se multiplient. Plusieurs maisons d’édition reçoivent davantage de manuscrits qu’avant la période pré-Covid. L’écosystème de la nouvelle s’appuie sur quelques revues spécialisées (Rue Saint Ambroise, Brèves, Nouvelle Donne, L’encrier renversé), des salons dédiés (Place aux nouvelles, Allons aux nouvelles) et de nombreux concours de nouvelles à travers le territoire francophone. Les prix littéraires restent rares, à l’exception du Goncourt de la nouvelle et du prix Bocasse. Depuis cinq ans, un phénomène de renouveau est observé, avec l’émergence de nouvelles maisons ou collections dédiées à la nouvelle et aux formes courtes. La pratique de la forme courte sur Internet est en forte croissance, et certains éditeurs estiment que la nouvelle possède un avenir dans l’univers numérique que le roman n’a sans doute pas, notamment dans une société marquée par l’économie de l’attention et la baisse de la lecture. Le secteur s’organise autour du Réseau de la nouvelle et des formes courtes, créé en 2023 à l’initiative de Bernardo Toro, qui fédère plus d’une trentaine de maisons francophones et organise la Journée de la nouvelle. L’objectif est de regrouper les acteurs du format court sur tout le territoire et de redonner à la nouvelle sa visibilité, avec l’espoir de suivre le chemin de reconnaissance parcouru par la poésie.
