Congo. Paysage avant la bataille
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pp.93-129
À six mois de la présidentielle de mars 2026, Denis Sassou Nguesso, qui aura alors 82 ans, n’a pas encore officialisé sa candidature, mais tout indique qu’il sera désigné par le Parti congolais du travail (PCT), fort de 1 million de militants, comme son candidat naturel. S’il est réélu, il pourrait totaliser 47 ans à la tête du pays (1979-1992, puis 1997-2031), ce qui ferait de lui l’un des chefs d’État les plus longtemps en fonction en Afrique, derrière Teodoro Obiang Nguema (Guinée équatoriale, 46 ans) et Paul Biya (Cameroun, 43 ans). Le scénario de sa désignation est bien rodé, avec des mouvements de soutien et une absence de suspense, l’opposition étant divisée, sous-financée et sans leader d’envergure depuis la disparition de Guy-Brice Parfait Kolélas (décédé du Covid le jour de la présidentielle de 2021) et l’incarcération de Jean-Marie Michel Mokoko (condamné à 20 ans de prison en 2018).
Le bilan du quinquennat écoulé met en avant le retour des grands équilibres macroéconomiques, une croissance retrouvée après une récession de -8 % en 2020, avec une projection de 3,5 % pour 2025, et une diversification progressive de l’économie hors pétrole. Le PIB par habitant du Congo est de 2 360 dollars, le troisième de la CEMAC, et près du triple de celui de la RDC. Le pays compte 6,14 millions d’habitants (recensement 2023), dont 56 % ont moins de 20 ans et 70 % vivent en ville, principalement à Brazzaville et Pointe-Noire.
La centrale électrique du Congo (CEC), détenue à 80 % par l’État et 20 % par Eni Congo S.A., est le premier producteur d’énergie du pays, avec une capacité installée de 484 MW (304 MW en 2010, 170 MW supplémentaires en 2020) et une fiabilité de 98 %. L’électricité est produite à partir de gaz naturel, source fossile à faible empreinte carbone, et la CEC vise à introduire des solutions en cycle combiné pour améliorer rendement et performance environnementale. Un plan d’exportation d’électricité vers l’Afrique centrale est en cours, appuyé par des projets d’interconnexion régionale et de renforcement du réseau (PASEL, Banque mondiale). Plus de 90 % des collaborateurs de la CEC sont Congolais, et la société investit dans la formation et des projets sociaux.
Le secteur énergétique est en pleine mutation, avec la mise en service prochaine de la FLNG Nguya (unité flottante de gaz naturel liquéfié) d’Eni, opérationnelle fin 2025, qui portera la capacité de liquéfaction à 2,4 millions de tonnes/an, complétant l’unité Tango pour un total de 4,5 milliards de m³ de GNL/an. La base logistique de Yasika (190 000 m², quai de 285 m) soutient ces activités, favorisant l’emploi local et l’intégration industrielle. Eni développe aussi un agri-hub (30 000 tonnes/an d’huile végétale) et participe à la réhabilitation de la ligne électrique 220 kV Pointe-Noire/Brazzaville.
Le gouvernement, dirigé par Anatole Collinet Makosso (60 ans), met l’accent sur la responsabilisation des citoyens et la place du secteur privé dans le développement. L’État, longtemps acteur économique dominant, cherche à créer un cadre favorable à l’investissement privé, notamment via des partenariats public-privé (PPP). Le retour des bailleurs de fonds a été obtenu avec la conclusion, pour la première fois, d’un programme de facilité élargie de crédit (FEC) avec le FMI (2022-2025), après plusieurs échecs depuis 2004. La dette publique, qui avait dépassé 110 % du PIB en 2020, est redescendue à 94 % en 2025, avec une dette extérieure à 32 % du PIB, mais la dette intérieure reste élevée et difficile à quantifier.
Le taux de chômage global est passé de 21,9 % en 2021 à 19,6 % en 2024, et celui des jeunes de 44,5 % à 39,9 % (après un pic à 46,3 % en 2020). L’accès à l’électricité a progressé à 51,3 % en 2023 (10,8 % en milieu rural), mais les délestages restent fréquents, principalement à cause de la vétusté du réseau (43 ans d’âge, pertes de 200 MW sur 300 MW injectés vers Brazzaville). Un financement de 100 millions de dollars de la Banque mondiale (PASEL) vise à améliorer l’accès à l’électricité pour 1,75 million de personnes, moderniser le réseau et installer des compteurs intelligents. Le grand barrage hydroélectrique de Sounda (1 300 milliards de FCFA, livraison prévue en 2030) et une ferme solaire de 50 MW (Amea Power) sont en projet.
Le secteur privé, représenté par Unicongo, réclame plus de PPP et une meilleure concertation avec l’État, notamment pour la gestion des infrastructures et la formation professionnelle adaptée aux besoins du marché. Le secteur bancaire est dominé par la Banque Postale du Congo (BPC, 25 milliards de FCFA de capital, 37 agences) et les Mutuelles Congolaises d’Épargne et de Crédit (MUCODEC, 45 agences, 460 000 sociétaires, 92 % du marché de la microfinance, bénéfice net de plus de 8 milliards de FCFA). MUCODEC, certifiée ISO 27001 en 2024, prépare une expansion régionale.
L’opposition, fragmentée en plus de 30 partis, tente de s’unir derrière un candidat unique via le Rassemblement des forces du changement (RFC, 8 partis), mais plusieurs formations n’ont pas obtenu leur agrément officiel. Les partis légaux (17, dont l’UPADS de Pascal Tsaty Mabiala) ont signé un manifeste pour une alternative crédible, mais l’histoire montre que ces coalitions éclatent avant le scrutin, faute de consensus sur un leader. En 2016, Kolélas (15,04 %) et Mokoko (13,74 %) avaient perturbé la victoire de Sassou Nguesso (60 %), mais depuis, aucun leader ne s’est imposé. Pour 2026, seuls Frédéric Bintsamou (CNR) et Destin Gavet (MR) sont officiellement candidats, sans réel écho populaire.
Sur le plan social, 46,5 % des Congolais vivaient sous le seuil international de pauvreté (2,15 $/jour) en 2024, 26,4 % souffraient de sous-alimentation (1,6 million de personnes), et 78,4 % n’avaient pas accès à une alimentation saine. L’accès à l’eau potable est de 74 % (46 % en zone rurale). L’indice de développement humain (IDH) est de 0,649 (138e rang mondial, en hausse de 10 places depuis 2015), supérieur à la moyenne subsaharienne (0,568). Les Congolais de 25 ans et plus ont reçu en moyenne 8,3 ans d’enseignement (contre 6,2 ans en 2020). Le taux de pénétration mobile est de 98,7 % (6,33 millions d’abonnements), celui d’internet de 38,4 % (2,46 millions d’utilisateurs).
L’innovation et l’entrepreneuriat émergent, portés par une jeunesse créative : Crépin Vital Nzaka a inventé une pile écologique à base de manioc (vitium), capable d’alimenter des foyers via la photosynthèse ; Édith Nanette Diba, ingénieure et pilote, a lancé Agrofield Business Congo, produisant des chips de coco Kitoko, avec une production multipliée par 20 grâce à une subvention de la Banque mondiale ; Huster Akiera Obambe a conçu le premier prototype automobile congolais (HOZ Alpha) et développe un tricycle électrique Missat 3000, avec l’ambition de produire 500 véhicules/an.
Le secteur industriel se structure autour d’acteurs comme Diane Construction Engineering (DCE, 70 employés, contrats avec TotalEnergies, Trident Energy, CORAF), qui investit dans la formation et le contenu local, et Imperatus Energy (créée en 2023, 30 collaborateurs), spécialisée dans le négoce pétro-gazier et la logistique, visant une présence dans 5 pays d’ici fin 2026.
Enfin, le Congo s’illustre sur la scène internationale avec la candidature de Firmin Édouard Matoko à la direction générale de l’Unesco, soutenue par le président Sassou Nguesso, après une carrière de 35 ans au sein de l’organisation.
En résumé, le Congo aborde l’élection de 2026 avec une stabilité politique dominée par Denis Sassou Nguesso, une économie en reprise mais encore fragile, des défis majeurs en matière de gouvernance, d’infrastructures, d’inclusion sociale et de diversification, et une jeunesse qui commence à s’imposer comme moteur d’innovation et de transformation.
