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Booms et krachs. Les bulles sont-elles vraiment bénéfiques, et pour qui ? Ce que nous apprennent les chemins de fers du XIXe siècle à propos de l’IA d’aujourd’hui

Numéros de page :
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L’idée que les bulles économiques peuvent être bénéfiques a gagné en popularité, notamment depuis que Jeff Bezos a distingué les bulles financières, jugées mauvaises, des bulles industrielles, considérées comme moins mauvaises, voire positives. Bezos a fondé Amazon au cœur de la bulle Internet, qui a vu l’échec de nombreuses entreprises concurrentes. Une théorie soutient que l’emballement des investissements profite à la société, car sans cette frénésie, l’innovation serait freinée par la peur de la copie. Les entrepreneurs et inventeurs prennent des risques, mais la majorité des bénéfices de leurs innovations revient aux consommateurs plutôt qu’aux entreprises elles-mêmes, un phénomène qualifié d’“erreur de l’alchimiste”. L’économiste et prix Nobel William Nordhaus a estimé qu’aux États-Unis, entre 1948 et 2001, seulement 3,7 % de la valeur des nouvelles idées revenait aux entreprises innovantes, contre 96,3 % pour le reste de la société, soit des retombées positives 26 fois supérieures aux profits privés. Si l’intelligence artificielle (IA) suit ce schéma, ses investissements pourraient être très avantageux pour la société, mais désastreux pour les investisseurs. L’histoire de la bulle du chemin de fer au XIXe siècle est souvent citée en parallèle. Dans les années 1840, les investisseurs britanniques se sont rués sur les actions ferroviaires, provoquant une envolée des cours et des pertes importantes pour certains, mais aboutissant à la création d’un réseau ferroviaire. Cependant, des historiens comme William Quinn, John D. Turner et Andrew Odlyzko nuancent ce bilan : le financement par bulle, plutôt que par planification centrale comme en Europe, a laissé à la Grande-Bretagne un réseau inefficace, dont les problèmes persistent. Les bulles se caractérisent par des prix d’actifs déconnectés de leur valeur réelle ou par des investissements guidés par la psychologie de masse, ce qui rend peu probable que ces investissements soient socialement optimaux. À l’époque, il n’était pas rare que plusieurs lignes concurrentes soient construites entre les mêmes villes, parfois avec des projets extravagants comme des trains à voile ou des locomotives à fusée censées atteindre plusieurs centaines de kilomètres à l’heure. La bulle ferroviaire des années 1840, plus importante et tristement célèbre, fut suivie d’une autre dans les années 1860, qualifiée de “désastre pour les investisseurs” par Odlyzko, qui doute que les gains sociaux aient compensé les pertes privées. La principale leçon de ces épisodes est que l’espoir demeure éternel et que les investisseurs n’apprennent pas des erreurs passées. Les bulles brouillent aussi les frontières entre commerce, politique et fraude. George Hudson, surnommé le “roi du chemin de fer”, a bâti un empire ferroviaire en Grande-Bretagne, a été maire de York et député, mais a utilisé des méthodes assimilables à un système de Ponzi, payant les dividendes avec de nouveaux capitaux et escroquant ses co-actionnaires. Il a évité la ruine grâce à son statut de parlementaire, avant de s’exiler en France. Toutefois, lorsque les banques restent à l’écart d’une bulle, ses conséquences sont limitées, comme ce fut le cas dans les années 1840. Odlyzko note que la bulle des années 1830 a finalement été profitable pour les investisseurs persévérants, contrairement à celles des années 1840 et 1860. Il souligne cependant que, contrairement aux chemins de fer, dont le fonctionnement et l’utilité étaient compris, l’IA générative reste mal comprise, ce qui fait craindre une perte de contact avec la réalité.