Start-up du droit. L’IA générative bouscule les legaltechs
Numéros de page :
pp.14-15
Les technologies d’intelligence artificielle (IA) s’intègrent dans tous les secteurs, y compris le droit, notamment depuis la loi pour une République numérique du 7 octobre 2016, qui impose l’open data des décisions de justice d’ici décembre 2025. De nombreuses legaltechs françaises telles que Doctrine, Predictice (rachetée en septembre 2025 par Doctrine), Gino Legaltech, Jus Mundi, Hyperlex (fusionnée avec Dilitrust en 2022), Case Law Analytics, Legalstart, YouSign et DemanderJustice.com ont misé sur l’IA dès leur création. L’essor de l’IA générative a permis à ces entreprises d’aller au-delà de l’automatisation documentaire et de la veille juridique, en proposant des services d’aide à la rédaction, de gestion intelligente de contrats, de signatures sécurisées, de gestion des risques et de conformité.
L’IA générative est désormais un standard pour les nouveaux entrants comme Haiku, Ordalie, Jimini AI, et les éditeurs juridiques historiques (Lefebvre Dalloz, LexisNexis, Lexbase, Lextenso, Liaison Lamy) développent aussi leurs propres solutions (GenIA-L, Protégé, JP Intelligence, Base Lextenso+ IA, Lamyline). Des acteurs étrangers, comme le suédois Legora et l’américain Harvey, s’implantent sur le marché français. L’IA générative favorise l’apparition de nouveaux métiers, comme celui de “legal product manager”, souvent occupé par des juristes, pour professionnaliser la conception et l’amélioration des produits numériques juridiques.
Les professionnels du droit testent beaucoup ces outils mais hésitent à s’engager pleinement, l’expérience utilisateur devenant un critère aussi important que la performance technique. Face à la concurrence des géants américains, les legaltechs françaises et européennes misent sur la formation, la confidentialité, la souveraineté et l’éthique des données pour se différencier. Les barreaux et sociétés du CAC 40 sont particulièrement sensibles à ces enjeux, tout comme au respect des spécificités du droit français dans la conception des IA.
L’adoption massive de l’IA par les legaltechs entraîne un besoin accru de financement. En 2021, YouSign a levé 30 millions d’euros en série A, Legalplace 20 millions d’euros en 2022, et Jus Mundi 20 millions d’euros en série B en 2024. Depuis, les levées de fonds se sont raréfiées : en 2025, 12 legaltechs de l’UE et du Royaume-Uni ont levé 311 millions d’euros, soit une moyenne de 25,9 millions d’euros par opération. À titre de comparaison, Harvey a levé 100 millions de dollars en série C en juillet 2024, atteignant une valorisation de plus d’un milliard de dollars en deux ans, tandis que Legora a levé 70,6 millions d’euros en mai 2025. En juillet 2024, LexisNexis a acquis la legaltech belge Henchman pour 160 millions d’euros, un record dans l’UE. Doctrine, après son rachat par Summit Partners en 2023, a acquis Legaltile, Jobexit, Dejure, et en septembre 2025, son concurrent Predictice pour un montant estimé à 20 millions d’euros, affichant l’ambition de devenir le leader européen de l’IA juridique.
La formation des professionnels du droit à l’IA devient un enjeu central. La Commission des lois du Sénat recommande, dans un rapport du 18 décembre 2024, de former les juristes à l’IA et de nommer des référents dans chaque juridiction et ordre professionnel. En octobre 2024, le barreau de Paris a signé un partenariat avec Doctrine pour donner accès à ses services à plus de 14 000 avocats, et un autre avec Lefebvre Dalloz pour un accès gratuit à GenIA-L. Cependant, la formation initiale des juristes reste insuffisante sur l’IA. Le diplôme universitaire “Transformation numérique du droit et legaltech” de Paris Panthéon-Assas, créé il y a dix ans, privilégie l’apprentissage de la collaboration avec des experts plutôt que la programmation, insistant sur la formation économique et éthique nécessaire pour être de bons utilisateurs de l’IA. Les outils d’IA deviennent de plus en plus ergonomiques et évoluent rapidement, rendant indispensable une adaptation continue des professionnels.
Le marché des legaltechs connaît une forte concentration : plus de 245 opérations de fusion-acquisition ont eu lieu en Europe depuis 2004, dont 63 en 2021. L’année 2019 a été record avec 2,54 milliards de dollars générés par 28 acquisitions, contre 657,2 millions de dollars pour 31 opérations en 2023.
La fiabilité, la sécurité et la confidentialité des données sont devenues des arguments différenciants, les professionnels du droit étant soumis à une stricte déontologie. Les principaux acteurs (Doctrine, Legalstart, Predictice, Lexbase, Tomorrow) disposent d’une charte éthique de l’IA. Fin 2024, le groupe legaltechs de France digitale a instauré un “code de conduite de la legaltech sur l’IA générative” basé sur six piliers, engageant les signataires à garantir la sécurité des données, leur hébergement dans l’UE, la limitation des biais des IA, et la formation transparente des juristes. Dix-sept legaltechs (Deep Block, Doctrine, Ekie, Gino Legaltech, IzyPaper, Ipocamp, Jimini AI, Juri’Predis, Juridy, Justice.cool, Legalstart, Lexbase, Octolo, Ordalie, MyLegiTech, RegMind, Tomorrow) ont signé ce code, qui évoluera avec les avancées technologiques et les attentes des professionnels et régulateurs.
Aux États-Unis, l’usage de l’IA générative par les avocats a conduit à de nombreux incidents : début mai 2025, un juge fédéral de Los Angeles a infligé 31 100 dollars d’amende à deux cabinets pour une requête contenant neuf erreurs de jurisprudence en dix pages. Un mois plus tard, la cour d’appel de l’Utah a condamné un avocat pour un document rédigé avec ChatGPT, truffé de fausses citations et d’une affaire inexistante. Plus de 600 cas d’hallucinations juridiques ont été recensés lors de procès. Dès novembre 2023, le barreau de Californie a publié un guide sur l’usage de l’IA générative, insistant sur la vérification des informations générées et la protection de la confidentialité des clients.
En résumé, l’IA générative transforme profondément le secteur des legaltechs, accélère la concentration du marché, impose de nouveaux standards éthiques et de souveraineté, et rend indispensable la formation continue des professionnels du droit, dans un contexte de concurrence internationale et de vigilance accrue sur la fiabilité des outils.
