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Guerre des familles, paix du verbe

Numéros de page :
pp.138-141
On sait depuis Anna Karénine que, si toutes les familles heureuses se ressemblent, les malheureuses le sont à leur façon. Ce qui était peut-être une manière pour Tolstoï de dire que toutes les familles sont malheureuses, puisque chacune porte une histoire singulière. L’épaisse rentrée littéraire d’automne, spectaculairement dominée par les récits familiaux, plaide en faveur de cette intuition. Les grincheux y verront un manque d’imagination dans ce perpétuel « Familles, je vous haime », mais considérons ces variations sur un motif unique comme un instantané des esthétiques contemporaines invitant à leur dissection. Quitte à bousculer nos propres préjugés : parmi les deux archéologies familiales qui ont médiatiquement écrasé la rentrée, nous aurions aimé encenser La Maison vide (Éditions de Minuit) de Laurent Mauvignier et détester Kolkhoze (P.O.L) d’Emmanuel Carrère, que deux décès presque simultanés — celui de sa mère Hélène Carrère d’Encausse en 2023 et celui de son père Louis six mois plus tard — autorisent à achever le récit familial esquissé dans Un roman russe (P.O.L, 2007).