Hypocrite diplomatie du plastique
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La production mondiale de plastique, l’un des polluants les plus dangereux pour la planète et ses habitants, devrait tripler d’ici 2060 en l’absence de traité contraignant. Une sixième et ultime session de négociations internationales, réunissant 185 pays au Palais des Nations à Genève du 5 au 14 août 2025, a échoué à aboutir à un accord visant à réduire la production de plastique. Depuis 2022, date à laquelle l’Assemblée des Nations unies pour l’environnement (ANUE) avait adopté à l’unanimité une résolution pour mettre fin à la pollution plastique, cinq sessions de discussions n’ont pas permis de rédiger un texte juridiquement contraignant.
Une centaine de nations soutiennent une limitation de la production de plastique, mais se heurtent à l’opposition d’une coalition de pays producteurs de pétrole, menée par l’Arabie saoudite et les États-Unis. Les principaux points de blocage portent sur la limitation de la synthèse des polymères vierges, la prise en compte des effets sanitaires des 16 000 additifs utilisés dans la fabrication du plastique (dont 4 200 sont toxiques ou des perturbateurs endocriniens avérés), et la question de savoir si le traité doit se limiter à la gestion des déchets ou inclure l’ensemble du cycle de vie du plastique. L’Arabie saoudite souhaite que le traité ne concerne que les déchets, tandis que les États-Unis refusent toute mesure qui nuirait à leurs intérêts économiques.
Le 15 août 2025, le représentant norvégien a constaté l’échec des négociations à Genève. Les lobbyistes des industries fossiles et pétrochimiques étaient massivement présents : 234 selon le CIEL, 307 selon Le Temps, soit plus que les 233 membres des délégations diplomatiques des 27 pays de l’Union européenne et de l’Union elle-même. Le Conseil américain de l’industrie chimique et le groupe Dow avaient chacun envoyé sept conseillers, ExxonMobil six, et certains pays comme l’Égypte, le Kazakhstan, la Chine ou l’Iran avaient intégré des lobbyistes à leur délégation.
Face à cette influence, les 60 membres de la Coalition des scientifiques pour un traité efficace sur les plastiques et les 38 délégués du Caucus des peuples autochtones ont eu peu de poids. Les industriels ont mené des campagnes de publicité et utilisé des influenceurs pour promouvoir l’idée, jugée illusoire, de la recyclabilité des plastiques. Selon Juan Carlos Monterrey Gómez, représentant du Panamá, la production effrénée de plastique est devenue le « plan B » de l’industrie pétrochimique face au déclin des combustibles fossiles, notamment dans l’emballage et le textile.
Le scénario de sabotage s’était déjà produit lors du cinquième round de négociations à Busan, en Corée du Sud, du 25 novembre au 1er décembre 2024. La Corée, quatrième producteur mondial d’éthylène, n’a pas signé la déclaration « Pont vers Busan » en faveur d’une restriction de la synthèse des polymères plastiques primaires. Le principe du consensus, et non du vote, favorise les pays obstructeurs. L’Union européenne et l’Amérique latine, favorables à une limitation de la production, estiment qu’il faudrait passer à des scrutins à la majorité pour surmonter le blocage. Le retour de Donald Trump à la Maison Blanche complique la perspective d’un traité ambitieux.
À Busan, les lobbyistes du pétrole et du plastique ont encouragé les pays pétrogaziers à multiplier les manœuvres d’obstruction, de distraction, d’intimidation et de désinformation. Les délégués du « Groupe arabe » répétaient les positions saoudiennes, et les principaux points de blocage restaient le plafonnement de la production et la mention des produits chimiques toxiques. Neuf cents scientifiques indépendants ont appelé à des mesures globales et juridiquement contraignantes sur l’ensemble du cycle de vie des plastiques, soulignant que la gestion des déchets seule ne suffit pas. Les représentants saoudien et koweïtien affirmaient : « Il faut supprimer la pollution plastique et non le plastique. »
L’Arabie saoudite, en tête des pays opposés à un traité contraignant, a investi dans la diplomatie environnementale, promouvant l’Initiative saoudienne verte et le recyclage à Riyad, et organisant le « Recycling Expo Middle East » en novembre. Malgré une prise de distance en 2023, le royaume a adopté une position intransigeante à la COP29 de Bakou et au G20 au Brésil, étant qualifié de « boulet de démolition » des négociations climatiques, alors que le réchauffement climatique menace de rendre La Mecque inhabitable à la fin du siècle.
Les alliances stratégiques de l’Arabie saoudite (Russie, Brésil, Iran, Koweït) et son influence à Busan laissent présager que la question du plastique deviendra un enjeu géopolitique majeur. Face au bloc pétrogazier, une coalition de 75 pays, dont la France, l’Allemagne, le Sénégal et le Rwanda, a défendu un traité strict limitant la production de polymères vierges, l’application du principe pollueur-payeur et un effort accru de recyclage. À Genève, la position chinoise a évolué, Pékin admettant la nécessité d’aborder l’ensemble du cycle de vie du plastique.
Actuellement, plus de 6 milliards de tonnes de déchets plastiques sont disséminés sur la planète, moins de 10 % ayant été recyclés. Chaque année, 430 millions de tonnes de plastique neuf sont produites, et l’équivalent d’un camion-benne de déchets plastiques est déversé dans la mer chaque minute. Les micro et nanoparticules de plastique sont omniprésentes dans la chaîne alimentaire, l’air et les organismes vivants. Selon The Lancet, les plastiques représentent un danger grave, croissant et sous-estimé pour la santé humaine et la planète, provoquant maladies et décès de la petite enfance à la vieillesse, et causant des pertes économiques liées à la santé dépassant 1 500 milliards de dollars par an, avec un impact disproportionné sur les populations à faibles revenus et à risque. The Lancet a lancé un programme indépendant de suivi, le « Lancet Countdown » sur la santé et le plastique.
Pour Graham Forbes, chef de la délégation de Greenpeace à Genève, la production non contrôlée de plastique équivaut à une sentence de mort, et la seule solution est de réduire drastiquement la production. Malgré l’éloignement d’un traité contraignant, un espoir est apparu lors de la troisième Conférence des Nations unies sur l’océan à Nice en juin 2025, où 190 pays ont progressé vers la protection de 30 % des mers du globe d’ici 2030 grâce à un traité sur la haute mer, qui entrerait en vigueur le 1er janvier 2026 et permettrait la création de zones protégées en haute mer.
Il a fallu deux décennies de négociations pour parvenir à un accord en 2023 sur les premières étapes de ce traité. Plus de 90 ministres avaient appelé à un traité solide à Genève, sans succès. Les négociations sur le plastique restent dominées par les intérêts industriels et les stratégies d’obstruction, au détriment de la protection de l’environnement et de la santé publique.
