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Quand les syndicats affrontaient le numérique

Numéros de page :
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Au cours des années 1970, la première grande vague d’informatisation du travail en France s’accompagne d’une forte mobilisation syndicale, marquée par une critique incisive des transformations imposées par la technologie. Les syndicats, notamment la CFDT et la CGT, dénoncent la dépossession des travailleurs, la prolétarisation des employés de bureau, l’intensification des cadences, l’isolement et la déqualification. Les promesses d’allègement de la pénibilité sont contredites par la réalité d’un travail de plus en plus monotone, contrôlé et individualisé, assimilé à un « proto-travail du clic ». Les symptômes physiques et psychiques (vomissements, crises de larmes, troubles digestifs, migraines) se multiplient, notamment chez les opératrices des PTT, tandis que les directions adaptent les critères de recrutement et recourent à des techniques d’incitation comportementale. Les grandes mobilisations, comme le « Mai des banques » de 1974 qui rassemble entre 30 000 et 50 000 manifestants, ou les grèves dans les assurances et les PTT, témoignent d’une résistance dans des secteurs traditionnellement peu revendicatifs. L’informatisation permet aux directions de contourner les grèves en décentralisant le traitement de l’information et en isolant les centres informatiques, comme ceux de la BNP à Marne-la-Vallée ou du Crédit lyonnais à Limeil. Les syndicats évoluent dans leur rapport à la technologie. La CGT conserve l’espoir d’une réappropriation émancipatrice des outils informatiques, soutenant la création d’une industrie nationale autour de la CII et élaborant des « contre-plans » pour une gestion démocratique et décentralisée, notamment à la Sécurité sociale. La CFDT, plus sceptique, considère que les innovations technologiques, en régime capitaliste, visent avant tout à accroître la productivité et à supprimer les « impondérables humains » pour favoriser l’accumulation du profit. Elle se méfie également des institutions d’évaluation des risques technologiques, perçues comme technocratiques et coupées des réalités du terrain. Les revendications syndicales portent sur le contrôle de l’investissement, la réduction du temps de travail, la limitation des vacations sur les visionneuses, l’attribution de quinze minutes de pause par heure, et la création de commissions d’hygiène et de sécurité pouvant exiger l’arrêt des machines dangereuses. Entre 1972 et 1974, certaines de ces demandes sont partiellement satisfaites, illustrant la possibilité de victoires syndicales. Des actions telles que les grèves du zèle et les grèves pour le maintien des effectifs et la défense des qualifications sont menées, tandis qu’une culture du sabotage informatique se développe à la marge. L’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 ne débouche pas sur un « grand moment autogestionnaire » ; les syndicats adoptent une logique de cogestion et l’informatisation continue de se diffuser, jusqu’à l’émergence de l’intelligence artificielle (IA). Comme dans les années 1970, les premiers déploiements de l’IA entraînent déqualifications et licenciements, touchant désormais aussi les professions créatives et intellectuelles, soumises à une nouvelle taylorisation. Les mobilisations actuelles restent isolées et en marge des grandes centrales, dont les discours, bien que critiques, reprennent parfois les promesses des promoteurs de l’IA. Caroline Blanchot (Ugict-CGT) qualifie l’IA de « source de progrès et de bienfaits pour l’humanité » (Le Monde, 16 mai 2024), tandis que Sophie Binet (CGT) y voit une opportunité de recentrer le travail intellectuel sur ses aspects humains (Le Monde, 13 octobre 2023). Les revendications syndicales contemporaines se concentrent sur l’adaptation des travailleurs : souveraineté numérique, dialogue social, acculturation, formations, meilleur partage de la valeur liée à la productivité, et appel à une « IA frugale » pour limiter l’impact écologique des centres de données. Quelques propositions plus offensives, comme le droit de veto sur les projets d’IA réclamé par la CGT, s’inspirent des luttes des années 1970, mais la construction d’un véritable rapport de forces n’est plus centrale, dans un contexte de déclin syndical. Les archives syndicales des années 1970, telles que Les Dégâts du progrès, offrent des pistes méthodologiques et programmatiques pour les luttes actuelles et futures, rappelant que la maîtrise de l’organisation du travail par les salariés est une condition préalable à l’émergence de technologies alternatives, respectueuses des droits humains, sociaux et des équilibres écologiques.