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Le |Livre-objet est-il devenu mainstream ?

Numéros de page :
pp.130-137
Les livres-objets connaissent un engouement croissant, soutenu par l’ouverture des libraires et la viralité sur les réseaux sociaux, notamment TikTok et Instagram. Les éditions collector, comme la version « draconique » du Prieuré de l’oranger par De Saxus, suscitent à la fois enthousiasme et critiques, certains lecteurs dénonçant une multiplication jugée excessive des éditions spéciales. En 2024, alors que le livre de poche a vu ses ventes baisser de 2 %, le livre-objet s’impose comme un relais de croissance pour l’édition, trouvant sa place dans divers rayons : jeunesse, beaux livres, papeterie, puzzles. L’essor du livre-objet est attribué à la montée du numérique, qui renforce le besoin d’une expérience sensorielle et d’appropriation de l’objet-livre. Des éditeurs comme Alexandre Chaize (Éditions du livre) innovent avec des formats originaux, tels que des livres dépliables en forme de carte postale, promus via des vidéos courtes à 25 000 abonnés et générant jusqu’à 150 000 vues pour certains titres, comme Hello Tomato. Les réseaux sociaux jouent un rôle clé dans la visibilité et le succès commercial de ces ouvrages. Les collectors, rééditions luxueuses de titres populaires, bénéficient des nouvelles techniques d’impression numérique permettant des motifs inédits. Pour les lecteurs, ces livres-objets offrent une expérience sensorielle et décorative, à un prix souvent supérieur à l’édition de poche (exemple : Les frères Karamazov en Pléiade à 131,50 euros contre 18 euros en poche). La collection de la Pléiade reste la plus connue, avec 230 000 exemplaires vendus par an. D’autres exemples marquants incluent l’édition limitée d’Une nuit sur le mont Chauve, réalisée sur huit rouleaux de 3,5 mètres de papier noir, formant une fresque de 35 mètres, ou encore La chenille qui fait des trous, best-seller jeunesse réédité sans interruption depuis 1995. Le phénomène touche surtout la jeunesse, avec des livres en tissu, tout-carton, pop-up, à toucher ou à odeurs, comblant la période d’éveil entre 0 et 6 ans. Selon GFK, le segment du livre-objet jeunesse et éveil pèse 21 millions d’euros en 2024. Les meilleures ventes sont souvent des fonds anciens, comme Mon livre des odeurs et des couleurs : les fruits (Auzou, 2015), ou Regarde comme je t’aime (Nathan, 2013). La couleur des émotions (Glénat Jeunesse), dont la version pop-up a plus de 10 ans, a vu ses ventes exploser lors du passage à ce format. Les innovations se poursuivent avec des livres à rubans, des carrousels, et des concepts comme 31 jours pour t’aimer (Auzou), roman jeunesse intégrant des lettres à ouvrir chaque jour, qui a nécessité un tirage de 100 000 exemplaires pour la France et a connu une rupture de stock dès la deuxième semaine. Malgré une hausse du prix moyen de 1,8 % (11,04 euros), le livre-objet subit une baisse en volume de 7,6 % et en valeur de 5,6 % (chiffre d’affaires de 21 605 105 euros). La fabrication, souvent délocalisée en Chine, République tchèque ou Italie pour des raisons de coût, pose des défis économiques et écologiques. Les contraintes de marché limitent le prix de vente (rarement au-delà de 25 euros en jeunesse), alors que le coût des matières premières a fortement augmenté depuis la pandémie. Pour optimiser les coûts, les éditeurs mutualisent les tirages en plusieurs langues ou publient des ouvrages sans texte, facilitant l’exportation. Certaines collections, comme « Pop-art » de Gallimard, sont nées de la nécessité de proposer des livres-objets plus simples et moins chers (moins de 10 euros), avec un succès immédiat : les quatre premiers titres ont été réimprimés après rupture de stock, et quatre nouveaux sont prévus pour octobre (Munch, Le Douanier Rousseau, Turner, Vermeer). La conception d’un livre-objet mobilise l’ensemble de la chaîne éditoriale, de l’éditeur au graphiste, en passant par les commerciaux et les libraires. Les contraintes techniques stimulent la créativité, comme pour l’édition collector des Sept sœurs de Lucinda Riley, combinant découpe et dorure. Les auteurs apprécient la valorisation de leur œuvre par l’objet, à l’image de Béatrice Égémar, dont le roman jeunesse La grande guerre d’Émilien a été publié sous forme de carnet élastiqué, ou de son roman graphique Germaine Cellier, dont la couverture toilée et le médaillon ont séduit les lecteurs malgré un prix élevé. Le classement des meilleures ventes de livres-objets jeunesse de juin 2024 à mai 2025 place Mon livre des odeurs et des couleurs : les fruits (Auzou) en tête, suivi de La Pat’ Patrouille (Hachette Jeunesse), Mes premières odeurs (Auzou), Cache-cache petit lapin (Nathan), et d’autres titres à toucher ou à manipuler. La chenille qui fait des trous (Mijade) reste un classique, avec 42 ans de succès. Anne de Green Gables (Monsieur Toussaint Louverture) a connu un regain d’intérêt en 2020, avec 87 857 exemplaires du premier tome vendus. Le livre-objet, en particulier en jeunesse, est perçu comme un outil pour embarquer le lecteur, créer des rituels de lecture et renouveler l’expérience littéraire. Les innovations éditoriales, comme les romans de l’Avent ou les livres en forme de demi-cœur, témoignent de la vitalité du secteur, malgré sa fragilité économique et les défis de fabrication. Les réseaux sociaux, la créativité des éditeurs et la recherche de nouveaux formats contribuent à faire du livre-objet un segment dynamique, en quête constante de renouvellement.