Objectif Douala. Capitale de la Cemac
Numéros de page :
pp.78-94
Douala, capitale économique du Cameroun, est marquée par un climat humide et pluvieux, une urbanisation désordonnée, une forte jeunesse (60 % de la population a moins de 25 ans) et des infrastructures urbaines déficientes : éclairage public intermittent, peu de parcs, gymnases, aires de jeux ou bibliothèques. Les bars, au nombre de 18 000 selon le Syndicat national des débits de boissons et bars, constituent les principaux lieux de socialisation. La ville compte environ 4,3 millions d’habitants, contre 4,6 millions pour Yaoundé, selon les chiffres officiels, mais ces statistiques sont contestées localement, certains quartiers comme Japoma n’étant pas pris en compte lors des recensements. Douala s’étend horizontalement, sans densification verticale : aucune tour ne dépasse 100 mètres, contre 14 à Abidjan et 17 à Nairobi (données CTBUH).
Douala génère plus de 65 % des recettes fiscales du Cameroun et bénéficie d’un bassin industriel de 4,7 millions d’habitants avec Édéa, Limbé et Kribi. Historiquement, la ville a été un foyer de résistance contre la colonisation allemande, notamment sous le prince Rudolf Douala Manga Bell, pendu en août 1914, événement qui a nourri le nationalisme camerounais. Douala fut aussi le berceau de l’Union des populations du Cameroun (UPC), dont les leaders Ruben Um Nyobè et Félix Roland Moumié ont été tués respectivement en 1958 et 1960. La ville a subi des conflits, comme l’incendie du marché Congo en 1960 (19 morts, 1 000 cases détruites, près de 5 000 sans-abri selon les sources officielles, plus de 2 000 morts selon d’autres).
Sous Paul Biya, Douala a connu les « villes mortes » de 1990 et des opérations de répression dénoncées pour violences et exécutions extrajudiciaires. Lors de la présidentielle de 2018, le Littoral a été la seule région à placer l’opposant Maurice Kamto en tête (38,60 % des voix contre 35,75 % pour Paul Biya, qui a remporté 71,28 % au niveau national). L’influence de l’opposition y reste forte, tout comme celle de l’Église catholique, dont l’archevêque Samuel Kleda a jugé en décembre 2024 qu’une nouvelle candidature de Biya n’était « pas réaliste ». Douala conserve une identité cosmopolite et festive, avec des pharmacies et supermarchés ouverts 24h/24, une vie nocturne animée, et une scène musicale reconnue, notamment pour ses bassistes de renommée mondiale (Richard Bona, Vicky Edimo, Hilaire Penda, etc.).
Depuis mars 2020, la Communauté urbaine de Douala (CUD) est dirigée par un maire élu, Roger Mbassa-Ndine, qui met l’accent sur la mobilité, la durabilité et l’inclusion. La population est passée de 1,5 million en 2000 à 4,3 millions en 2025, avec une croissance supérieure à 6 % par an. Les défis majeurs sont l’urbanisation non maîtrisée, la mobilité (40 % des déplacements urbains se font à moto), et la résilience environnementale. Parmi les projets structurants : un Bus Rapid Transit (BRT) de 28 km, la réhabilitation de 45 000 m² de routes (70 % des axes identifiés) entre 2023 et 2024, 12,5 km de voirie principale, plus de 7,25 km de drains primaires, plus de 4 km de routes tertiaires à Douala V et près de 3,8 km à Douala III. Le projet d’aménagement des berges du Wouri prévoit promenades, zones commerciales, espaces verts et infrastructures d’écotourisme.
La circulation des poids lourds est désormais limitée à la nuit, réduisant embouteillages et nuisances. La réforme du transport urbain vise à renouveler le parc de bus (actuellement 70 bus pour la Socatur), intégrer de nouveaux opérateurs et réduire la dépendance aux motos-taxis. La gestion foncière reste complexe, avec morcellement informel, lenteurs administratives et absence de cadastre numérique. Un guichet unique facilite désormais les démarches de permis de construire, et des incitations fiscales (exonérations, allègements de TVA, amortissement accéléré, avantages du code des investissements) soutiennent le logement abordable et les PPP.
Le programme « Douala Clean City », lancé en octobre 2023, a permis des campagnes de nettoyage, la distribution de bacs à ordures et la mobilisation de plus de 10 000 jeunes chaque année pour l’assainissement. Plus de 100 km de drains et caniveaux ont été curés en deux ans. Le budget de la ville oscille entre 59 et 64 milliards de F CFA (90 à 97,5 millions d’euros), financé par des ressources propres, des prêts à taux préférentiels, des subventions (Banque mondiale) et des PPP. La gouvernance locale implique élus, citoyens, société civile et secteur privé, avec des consultations régulières.
Sur le plan industriel, le groupe Prometal, avec plus de 2 000 emplois, est un acteur majeur à Douala, opérant dans la sidérurgie (6 unités de production, plus de 300 références), l’agroalimentaire (4 usines, plus de 30 références) et l’immobilier.
L’identité de Douala est façonnée par les grandes familles sawa (Bakoko, Bassa’a, Duala, Bakweri, Malimba, Ewodi, Isubu, Bodiman, Wovea), organisées en clans et maisons royales qui conservent un rôle dans la cohésion sociale, la gestion foncière et la transmission des savoirs. Les maisons Bell, Akwa et Deïdo sont particulièrement influentes. Le Ngondo, grande assemblée sawa, se tient chaque décembre. Les chefferies sont aujourd’hui confrontées à des conflits fonciers avec l’État et les investisseurs, mais modernisent leurs archives et cartographies. Le roi Jean-Yves Eboumbou Douala Manga Bell, neuvième de la dynastie, insiste sur l’importance de l’ancrage identitaire et de la mémoire.
Douala s’est imposée depuis 2019 comme la principale place boursière d’Afrique centrale, après la fusion de la Douala Stock Exchange (DSX) et de la BVMAC (Bourse des valeurs mobilières de l’Afrique centrale). La ville concentre la majorité des sièges bancaires et d’assurances, et la plupart des filiales de multinationales. Douala génère plus de la moitié du PIB camerounais, première économie de la CEMAC. Cependant, la ville souffre d’un réseau routier insuffisant (seulement deux ponts sur le Wouri), d’un manque d’hôtels internationaux et de centres de conférences, et d’une fiscalité peu incitative (IRCM à 15 %, IS à 25 % pour les sociétés cotées, 30 % pour les autres). Sur 16 entités listées à la BVMAC, seuls le réassureur gabonais SCG-Ré et la Banque nationale de Guinée équatoriale (Bange) sont cotés. ESS Bourse, filiale d’Emrald Securities Services Group, a été désignée premier courtier de la CEMAC en 2024 avec un portefeuille de 422,3 milliards de F CFA (643 millions d’euros, 24,35 % de parts de marché). Harvest Asset Management domine la gestion de portefeuilles avec 415 milliards de F CFA d’actifs (47,46 % de parts de marché).
L’aéroport international de Douala, qui concentre 80 % du trafic international du pays (23 destinations dans 17 États), va être modernisé pour un montant de 66 milliards de F CFA (100,6 millions d’euros), afin d’augmenter sa capacité de 1,5 à plus de 2,5 millions de passagers par an. Ce projet, financé par l’AFD, vise à améliorer la sécurité, la performance énergétique et la rentabilité. Douala doit faire face à la concurrence des aéroports de Dakar (objectif 5 millions de passagers en 2025, 10 millions en 2035), Abidjan (objectif 5 millions en 2026) et surtout Addis-Abeba Bishoftu (capacité projetée de 100 millions de passagers par an en 2029).
Le quartier de Bonanjo, village originel de l’ethnie duala, est devenu le principal centre d’affaires de la ville, accueillant sièges d’administrations, banques, groupes industriels et hôtels haut de gamme. Les tours modernes remplacent progressivement les bâtiments coloniaux, dans un mouvement de « gentrification verticale ». Parmi les investisseurs majeurs figurent les familles Monkam, Fodouop Bopda, Foyou, Kadji, et la star Samuel Eto’o, dont la tour Eto’o Tower atteindra 18 étages. Bonanjo reste aussi le centre administratif (cour d’appel, préfecture, Trésor, palais présidentiel) et culturel (Doual’Art, Musée maritime, Institut français). Le Plan de développement urbain de Douala à l’horizon 2035 prévoit une requalification globale du quartier pour concilier mémoire et modernité, avec la réhabilitation de bâtiments historiques et la création d’espaces publics.
En résumé, Douala est une métropole dynamique, jeune, en pleine mutation urbaine et économique, confrontée à des défis majeurs d’urbanisation, de mobilité, d’infrastructures et de gouvernance, mais dotée d’une forte identité historique et culturelle, d’un rôle central dans l’économie nationale et régionale, et d’une ambition affirmée de modernisation et d’inclusion.
