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Le |Nouveau visage de la diaspora

Numéros de page :
pp.115-146
6 millions de Marocains résident à l’étranger, représentant 17% de la population du royaume. Cette diaspora, aux profils variés et de plus en plus féminisée, est un pilier du développement du Maroc. En 2024, 5,1 millions de Marocains étaient enregistrés auprès du réseau consulaire, mais le ministère des Affaires étrangères estime leur nombre réel à 6,5 millions. 60% des MRE (Marocains résidant à l’étranger) ont entre 15 et 39 ans, ce qui leur confère un potentiel important pour le développement socio-économique du pays. Les transferts de fonds des MRE ont atteint un record de 117,7 milliards de dirhams (11,3 milliards d’euros) en 2024, soit 7,7% du PIB, une hausse de 105% en dix ans et de 412% depuis 2000. Entre 2019 et 2024, la croissance a été de 81%, stimulée par la solidarité lors de la pandémie de Covid-19 et après le séisme d’Al-Haouz en 2023. 66,9% des transferts sont effectués via des agences spécialisées (Western Union, MoneyGram, Wafa Cash), contre 18,2% via les banques classiques. Plus de 80% des MRE envoient chaque année plus de 47 500 DH (environ 4 000 DH/mois), soit le double du salaire moyen au Maroc. Toutefois, la moitié des MRE ont envoyé moins de 10 000 DH, tandis que 9% ont transféré plus de 40 000 DH. L’Arabie saoudite, avec seulement 50 000 résidents marocains, se classe 4e en volume de transferts, avec plus de 100 000 DH envoyés par an en moyenne, contre 40 000 DH ailleurs. 70% des fonds transférés servent au soutien familial, 20% à l’épargne, et seulement 10% sont investis dans l’économie productive. À titre de comparaison, les diasporas nigériane et kényane investissent respectivement 45% et 35% de leurs transferts dans des projets productifs. Les principaux freins à l’investissement des MRE sont la prépondérance de l’informel, les difficultés d’accès au foncier, les lenteurs administratives et l’absence d’institutions marocaines spécialisées dans l’investissement à l’étranger. Seuls 2,9% des MRE investissent dans des projets productifs au Maroc. Les investissements des MRE se répartissent ainsi : 41% dans l’immobilier, 19% dans l’agriculture, 17% dans la construction, 6% dans les autres services, 6% dans le commerce, 5% dans la restauration et les cafés, 4% dans l’industrie, 3% dans l’acquisition de terres. Les transferts de fonds représentent 20% des ressources du système bancaire marocain et constituent l’une des principales sources de devises du pays, aux côtés de l’industrie automobile, des phosphates et du tourisme. 87% des fonds sont destinés à soutenir les proches. Entre juin et septembre 2024, 3,76 millions de MRE sont venus séjourner au Maroc, soit une hausse de 18,8% par rapport à 2023, dynamisant le secteur du tourisme. Le profil de la diaspora a évolué : elle est désormais plus jeune, plus féminisée et mieux formée (20% ont un niveau équivalent à bac+6). De nombreuses personnalités issues de la diaspora se distinguent dans les domaines de la science, de la culture, du sport et de l’entrepreneuriat, comme Moncef Slaoui (immunologie), Ilham Kadri (industrie chimique), Leïla Slimani (littérature), ou encore des figures médiatiques et artistiques. Les joueurs de football de la sélection nationale sont majoritairement nés ou formés à l’étranger, mais restent très populaires au Maroc, incarnant un patriotisme partagé. L’État marocain a profondément changé son approche envers la diaspora. Longtemps perçue uniquement comme une source de devises, elle est désormais reconnue comme un atout stratégique, économique et politique. La double appartenance est officiellement reconnue depuis l’article 16 de la Constitution de 2011. Le Conseil de la communauté marocaine à l’étranger (CCME), créé en 2007, va voir son rôle renforcé par une nouvelle loi, et une nouvelle fondation royale pour les MRE remplacera la Fondation Hassan II, afin d’assurer une meilleure coordination des politiques publiques. Le roi Mohammed VI a appelé à une vaste réforme institutionnelle pour structurer la mobilisation de la diaspora, la valoriser et établir un partenariat avec une vision claire. Il souhaite moderniser l’offre bancaire, simplifier les démarches administratives (notamment par la numérisation) et adapter les dispositifs d’investissement aux attentes des jeunes générations de MRE, souvent plus connectées et sensibles aux enjeux sociétaux. Historiquement, l’émigration marocaine vers l’Europe s’est construite sur des bases régionales et économiques : la France a recruté dans le Souss et le Haut-Atlas, le Benelux dans le Rif et les Jebalas, l’Italie dans l’axe Khouribga-Beni Mellal, et l’Espagne dans l’agriculture et le BTP. Aujourd’hui, la diaspora marocaine en Europe est très diversifiée et occupe des postes de plus en plus influents dans la société, la politique et l’économie des pays d’accueil. Le concept de « migration pendulaire » (avoir un pied dans chaque pays) est revendiqué et facilité par les dispositifs institutionnels marocains. Le retour au Maroc de MRE, de leurs enfants ou petits-enfants, est un phénomène croissant, bien que peu documenté statistiquement. En 2024, 2 600 MRE, dont 90% entrepreneurs, ont participé à des événements d’accompagnement à l’installation au Maroc, et 452 se sont effectivement installés, principalement à Rabat et Marrakech. Les principaux obstacles rencontrés sont le coût de la vie, l’intégration scolaire des enfants (notamment la maîtrise de l’arabe), et parfois des difficultés d’intégration sociale ou professionnelle. Les retours en France après une tentative d’installation au Maroc sont rares mais existent, souvent pour des raisons financières ou d’intégration. La diaspora marocaine est également très présente en Afrique subsaharienne, notamment en Côte d’Ivoire, où elle joue un rôle important dans le développement économique local et les relations bilatérales. Des entrepreneurs marocains y dirigent des entreprises majeures et facilitent les investissements croisés. De nombreux Marocains issus de la diaspora occupent des postes de premier plan dans la finance internationale, à Londres, New York, Washington ou Abou Dhabi, et restent attachés à leur pays d’origine, participant à son rayonnement et à son développement. Enfin, la diversité sociale de la diaspora se reflète dans la culture populaire, avec l’émergence de figures humoristiques et artistiques qui mettent en scène les différentes classes sociales marocaines, du « zmagri » (immigré) au « kilimini » (jeunesse dorée), illustrant la pluralité et la mobilité sociale croissante de la communauté marocaine, tant au Maroc qu’à l’étranger.