Quelle défense face aux nouvelles menaces?
Numéros de page :
pp.17-113
Adoption de stratégies économiques à moyen et long terme recommandée par les rapports Letta (avril 2024) et Draghi (septembre 2024), insistant sur l’achèvement du marché unique, la stratégie industrielle commune, un financement massif et le recentrage sur la production européenne. Diversification des exportations et importations de l’UE accélérée vers l’Amérique latine, l’Inde, l’Indonésie et l’Afrique pour réduire la dépendance à la Chine et aux États-Unis, dans un contexte de tensions commerciales accrues avec la seconde présidence Trump. L’UE privilégie la négociation mais se réserve des mesures de rétorsion proportionnées, en conformité avec l’OMC, et confirme son engagement pour l’ouverture commerciale et le multilatéralisme.
Au plan international, l’instabilité géopolitique, la fragmentation des alliances et la contestation de l’ordre libéral occidental exposent l’Europe et la France à des menaces hybrides (militaires, économiques, informationnelles). L’invasion de l’Ukraine par la Russie le 24 février 2022 marque un basculement géopolitique, prolongeant une dynamique amorcée dès 2013-2014 (guerre en Syrie, annexion de la Crimée). Les États-Unis, marqués par la polarisation et le repli sur les intérêts nationaux, deviennent un allié moins fiable, fragilisant la garantie de sécurité transatlantique assurée depuis 80 ans. La fragmentation des relations internationales amplifie l’érosion des institutions multilatérales (ONU), la désintermédiation des tensions et l’émergence d’une conflictualité en mosaïque.
Les BRICS+ (élargis en 2023 à l’Arabie saoudite, l’Iran, l’Égypte, l’Éthiopie, les Émirats arabes unis) revendiquent un contre-modèle multipolaire fondé sur la non-ingérence, la souveraineté et le rejet de l’universalisme libéral. La Chine affirme son contrôle sur la mer de Chine méridionale, développe des bases militaires à l’étranger (Djibouti), la Russie combine puissance militaire et soft power informationnel pour reconstituer une sphère d’influence, la Turquie cherche à s’imposer comme puissance d’équilibre entre OTAN et Russie.
Les menaces actuelles touchent au cadre moral et politique de la démocratie, avec une crise de confiance, la montée des populismes, la fragmentation des opinions et la défiance envers les élites. Plus de 40 attentats djihadistes ont été déjoués en France depuis 2015. La Chine contrôle entre 60 et 80 % de la chaîne de transformation des métaux critiques nécessaires à l’industrie de défense, 90 % des terres rares, et 70 % des composants électroniques militaires proviennent d’Asie de l’Est. Les importations européennes de gaz naturel liquéfié russe ont atteint un niveau record en 2024.
La France renforce ses stocks de munitions (+60 % d’ici 2030), prépare un conflit de haute intensité (loi de programmation militaire 2024-2030), et assure une présence continue dans les espaces stratégiques (Pacifique, lutte contre la piraterie). En 2022, 830 incidents critiques de cybersécurité ont été traités par l’ANSSI. La France fait face à des menaces économiques et technologiques croissantes, à la dépendance à des technologies non souveraines (cloud, IA, semi-conducteurs), à la vulnérabilité aux sanctions extraterritoriales et aux blocages logistiques mondiaux.
La période des « dividendes de la paix » a pris fin, imposant un réarmement militaire et industriel, la reconquête de la souveraineté industrielle à l’échelle européenne, la mobilisation de la population, et la redéfinition de la présence dans les zones d’intérêt historique (Afrique, Moyen-Orient, Indo-Pacifique). Trois pistes d’action : renforcement du dialogue franco-allemand, construction d’une base industrielle et technologique de défense continentale, intégration accrue des moyens de défense européens (mutualisation des munitions, renforcement de la boussole stratégique, interopérabilité OTAN-UE).
La France dispose d’une expérience opérationnelle reconnue, d’une autonomie doctrinale et d’une dissuasion nucléaire crédible, mais doit éviter le leadership solitaire et privilégier la construction de coalitions européennes.
La guerre en Ukraine a révélé les insuffisances des moyens militaires français. Le budget de la défense est passé de 3 % du PIB en 1990 à 1,5 % en 2015, remonté à 2 % en 2025. Si l’effort de défense de 1990 avait été maintenu, le budget actuel serait de 90 milliards d’euros par an. Les effectifs projetables sont passés de 60 000 à 15 000-20 000 hommes. L’armée française dispose aujourd’hui environ de six fois moins de chars de bataille qu’en 1990, quatre fois moins de pièces d’artillerie, deux fois moins d’avions de chasse et d’hélicoptères. La disponibilité réelle des équipements est de 40 à 50 % du parc. Les batteries anti-aériennes Aster 30 sont performantes mais peu nombreuses, l’artillerie antiaérienne a été délaissée.
En 1990, la France comptait 450 000 réservistes, aujourd’hui dix fois moins. L’armée de terre compte 77 000 professionnels, mais seuls 15 000 sont projetables. Le budget de la réserve devrait être de 2,4 milliards d’euros pour égaler l’effort américain, il est dix fois moindre. La dissuasion nucléaire coûte 6 milliards d’euros par an.
La loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030 prévoit une enveloppe de 413,3 milliards d’euros (+40 % par rapport à la LPM précédente), avec une hausse annuelle moyenne de 3,4 milliards d’euros, le budget passant de 47,2 milliards en 2024 à 67,4 milliards en 2030. 54 milliards d’euros sont consacrés à la dissuasion nucléaire, 49 milliards au maintien en condition opérationnelle, 16 milliards aux munitions, 10 milliards à l’innovation, 5 milliards aux drones, 5 milliards à la défense sol-air. La dette publique française dépasse 110 % du PIB en 2025, les taux d’intérêt sont à 3 %.
L’UE a mis en place le Fonds européen de défense (8 milliards d’euros pour 2021-2027), l’EDIRPA, l’ASAP, l’EDIP (1,5 milliard d’euros pour 2025-2027), le plan ReArm Europe (jusqu’à 800 milliards d’euros d’ici 2030), l’initiative SAFE (150 milliards d’euros en prêts). Les recrutements dans les armées françaises sont de 27 500 en 2025, objectif de 275 000 personnels civils et militaires, et de 80 000 réservistes opérationnels d’ici 2030 (près du double d’aujourd’hui). La réserve industrielle de défense vise 3 000 réservistes industriels d’ici 2030.
L’industrie de défense fait face à des tensions sur les chaînes d’approvisionnement (titane, terres rares, aluminium, composants électroniques), à la fragilité des PME et ETI, à la difficulté d’accès au financement. Les industriels (Eurenco, Dassault, KNDS, MBDA, Airbus, Arquus, Naval Group, Thales, Safran) accélèrent la production. La fragmentation industrielle européenne persiste, avec des programmes redondants, un manque de standardisation, une faible mutualisation de la R&D, des coopérations lentes (SCAF, MGCS).
La France dispose d’environ 300 armes nucléaires, 4 sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE), chacun doté de 16 missiles M51, des Rafale porteurs de missiles ASMPA, et d’une force aéronavale nucléaire. 13 % du budget de la LPM (54 milliards d’euros) est consacré à la dissuasion nucléaire. Le renouvellement des SNLE de troisième génération implique un pic de dépenses (26 milliards d’euros d’autorisations d’engagement en 2025). La doctrine française repose sur la permanence, la suffisance et la souplesse, la décision d’emploi relevant du président de la République. La dissuasion protège les intérêts vitaux (territoire, population, souveraineté), permet un « dernier avertissement » (frappe unique), et doit pouvoir infliger des dommages inacceptables en toutes circonstances.
La France n’exerce pas formellement de parapluie nucléaire élargi à l’américaine, mais la dimension européenne de la dissuasion est affirmée. En cas de retrait américain, Paris et Londres pourraient être amenés à renforcer leur engagement vis-à-vis des alliés européens.
La France joue un rôle clé dans la défense européenne, plaidant pour une autonomie stratégique commune. Le couple franco-allemand a été moteur dans la politique de défense européenne (Brigade franco-allemande, Eurocorps, SCAF, MGCS), mais des divergences persistent, notamment sur le rôle de l’OTAN et le choix des équipements (ESSI, F-35). La France est le quatrième contributeur au budget de l’OTAN (10,19 %, soit 203 millions d’euros en 2025), avec 763 militaires et civils affectés à l’OTAN, 1 400 soldats déployés sur le flanc est européen. L’OTAN reste la pierre angulaire de la sécurité continentale, même si la France plaide pour une défense européenne autonome.
La France est membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, avec une posture d’équilibriste, un usage limité du veto (0 veto entre 2010 et 2024), et un engagement dans le multilatéralisme. Les clivages au CSNU se sont accentués (Russie : 37 vetos, États-Unis : 19, Chine : 16 entre 2010 et 2024). La France a un leadership historique sur les opérations de maintien de la paix (OMP), mais ce rôle est contesté, notamment après le retrait de la Minusma au Mali en 2023. 631 militaires français sont déployés sous Casques bleus en février 2025, contre près de 6 000 Népalais ou Rwandais.
Le cyberespace est un lieu de conflictualité croissante, avec 830 incidents critiques traités en 2022. Les cyberattaques prennent la forme de déni de service, de logiciels malveillants, de phishing, et sont menées par des États, des groupes terroristes, des hacktivistes ou des cybercriminels. Les services de renseignement jouent un rôle central (NSA, GCHQ, DGSE, GRU, SVR, Guoanbu). Les opérations de renseignement dans le cyberespace incluent la collecte d’informations, le sabotage (Stuxnet), la subversion (opérations d’influence, deepfakes, campagnes de désinformation). Le marché privé de la collecte d’information (Pegasus) est en plein essor.
Les moyens de combat du futur s’inscrivent dans une logique multimilieux, multichamps (M2MC), intégrant terre, air, mer, espace, cyber, électromagnétique et informationnel. L’intégration des effets,
