Marjane Satrapi : l'envol d'une voix universelle
Le monde du neuvième art est en deuil. L'autrice franco-iranienne Marjane Satrapi est décédée le 4 juin dernier, à l'âge de 56 ans.
Connue dans le monde entier pour son oeuvre Persepolis, elle laisse derrière elle un héritage artistique et humaniste considérable, qui a complètement bousculé le monde de la bande-dessinée contemporaine.
Sa vie de Téhéran à Paris
Née dans une famille sympathisante communiste à Téhéran, Marjane Satrapi a vécu de plein fouet les bouleversements de la révolution islamique de 1979. Après des études aux Beaux-Arts de Téhéran, elle poursuit son parcours en Europe avant de s'installer en France, où son entrée à l'Atelier des Vosges se révèle décisive. Elle y côtoie des figures majeures de la bande dessinée indépendante: Christophe Blain (Le monde sans fin), Joann Sfar (Le chat du Rabbin) ou encore David B. qui, lui aussi, dans l’Ascension du Haut Mal, utilise la bande-dessinée pour raconter l'intime, le trauma et son histoire familiale. C'est à cette époque qu'elle découvre le roman graphique Maus d'Art Spiegelman qui va être une révélation pour Marjane: c'est cette lecture qui lui inspirera Persepolis, son oeuvre majeure.
Le phénomène Persepolis
Publié entre 2000 et 2003 par la maison d'édition indépendante "L'Association", Persepolis est bien plus qu'un succès de librairie : c'est un véritable tsunami culturel: Son graphisme en noir et blanc est particulièrement efficace pour rendre le récit immédiatement accessible au plus grand nombre et ajoute une puissance graphique percutante, une véritable gifle visuelle qui dépouille le récit de tout artifice pour se concentrer sur la brutalité des émotions et toucher le lecteur en plein cœur par sa justesse émotionnelle. En quatre volumes, Marjane Satrapi y raconte, ses expériences d’enfance et son angoisse adolescente dans l’Iran de sa jeunesse, celui de la guerre Iran-Irak, de la répression et de la montée du sentiment religieux, des horreurs du régime de Téhéran ainsi que sa quête d’identité entre les cultures iranienne et européenne. Avec cette oeuvre, Satrapi réussit le tour de force de faire cohabiter la dureté du contexte (la guerre, la répression et le deuil) avec une humanité bouleversante. l'autrice ne lâche jamais son humour, son autodérision ni sa tendresse. C'est grâce à ce regard si intime et si vivant, que l'on peut aussi retrouver dans les écrits de Primo Levi, qu'elle transforme des évènements historiques froids et lointains en une aventure humaine qui touche chaque lecteur. C'est probablement cette justesse qui a valu à l'œuvre d'être doublement sacrée au Festival d'Angoulême (Prix Révélation et Prix du Scénario), confirmant ainsi son statut de chef-d'oeuvre incontournable de la BD.
Un héritage immense
L'univers de Satrapi s'étend bien au-delà de sa célèbre autobiographie: on retrouve toute sa sensibilité dans Broderies, où elle libère la parole des femmes iraniennes avec humour et sans aucun tabou, mais surtout Poulet aux prunes, un conte bouleversant d'amour et de mélancolie, récompensé à Angoulême en 2005. Dans toutes les œuvres de Majdane Satrapi, on peut y voir ce fil conducteur: son humanité agissant comme une boussole qui l'a guidée tout au long de ses combats, notamment pour défendre la dignité humaine.
Son impact sur le neuvième art est immense. En prouvant qu'une bande dessinée francophone pouvait s'emparer de sujets politiques complexes sans perdre son accessibilité, elle a ouvert la voie à toute une génération d'auteurs et d'autrices — de Riad Sattouf (L'Arabe du futur) à Brigitte Findakly (Coquelicots d'Irak), qui partagent une filiation évidente avec la liberté de ton qu'elle a imposée.
Finalement, le génie de Marjane Satrapi réside dans un paradoxe magnifique et particulièrement ironique : c’est en utilisant une œuvre intégralement en noir et blanc qu’elle a réussi à briser les visions binaires que notre monde porte sur le pays qui l'a vu naître. Elle expliquait vouloir bousculer les clichés avec force : "Pour la majorité des gens, l'Iran c'est soit Schéhérazade, soit les terroristes. Entre les deux il n'y a rien. Eh bien, si. Et c'est ce que je voulais montrer".
Décédée il y a quelques jours, l'artiste nous laisse bien plus que des planches de bande-dessinée: elle nous lègue un espace de nuance indispensable, prouvant que la rigidité des contrastes graphiques peut, au contraire, faire éclater toute la complexité et la palette des émotions humaines. Face à l'oppression et au deuil, sa dignité et son humour restent un héritage vivant. En refermant ses livres, on comprend que le noir et blanc n'était pas là pour figer les choses, mais pour nous forcer à regarder l'essentiel : notre propre humanité.
[Par Raphaël, de l'Opérateur d'Appui]
