Entre extase et aliénation. Les degrés de l'attention chez Simone Weil
Bulletin : Esprit mai 2025
01 mai 2025
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pp.133-141
Parmi les nombreuses inventions que le monde savant doit à la Grèce antique, le banquet philosophique n'est pas la moins précieuse. L'usage du grec symposion s'est du reste conservé pour désigner ces rituels académiques, qui permettent à des chercheurs de tous horizons de se rencontrer sur un pied d'égalité pour débattre de science ou de philosophie, tout en partageant le pain et le vin. Les Grecs plaçaient ces rencontres sous l'égide de Dionysos, dont Cornelia Isler-Kerényi a montré dans un livre magistral qu'il n'était nullement le dieu de la débauche, mais bien au contraire celui chargé de canaliser les passions humaines pour garantir le bon ordre de la cité. Lors du «boire ensemble », le vin était servi mélangé avec de l'eau dans des coupes si évasées que la perte du contrôle de soi condamnait à en renverser le contenu. Ainsi mesurée, sa consommation favorisait la libération de la parole et la communion des esprits, sans faire perdre le sens de la mesure. Au moment de prendre part à ce symposion, je dois avouer avoir toujours soupçonné Emilios Christodoulidis d'être un envoyé de Dionysos, oeuvrant à contenir le retour partout visible de la barbarie. En sa présence, les joutes intellectuelles les plus vives sont toujours placées sous l'égide de l'amitié ; et son oeuvre, en visant à réparer le droit constitutionnel pour réparer le monde, donne corps à l'âme de ce droit, qui est d'abord un art de civiliser le pouvoir. Sa réflexion en ce sens ne pouvait manquer de rencontrer celle de Simone Weil, qui situe le Droit dans une "région moyenne", sorte de purgatoire entre le Ciel de la justice et l'Enfer de la force brute. C'est pourquoi elle critique le "juridisme" de ceux qui pensent pouvoir enfermer le Droit dans une boucle autoréférentielle, en le coupant aussi bien de toute référence à la Justice que de l'expérience concrète de ceux qui souffrent d'injustice.